Dans Le point sur la langue française. Hommage à
André Goosse édité par Michèle Lenoble-Pinson et Christian Delcourt (Bruxelles
: Le Livre Timperman, 2006) [= Revue belge de Philologie et d'Histoire, 84
(2006) 3].pp. 73 à 93
Cet article est dédié au
réformateur de l’orthographe qu’a été André Goosse lors de la préparation des Rectifications Orthographiques de 1990,
un réformateur dont la sagesse aurait mérité un meilleur sort que
l’indifférence ou l’hostilité avec lesquelles ces propositions modestes et bien
pesées furent accueillies par la majorité des usagers de la langue française.
Ce n’est pas un travail d’érudition ni de recherches originales. C’est un
simple album de photos-souvenirs et il ne sera alourdi d’aucune savante
bibliographie. C’est une étude de subjectivités, la mienne, et celle de
personnes qui ont réagi parfois pour, souvent violemment contre la réforme de
l’orthographe et la féminisation des noms de fonction. Afin de ne pas trop
utiliser un JE que sa consanguinité avec le MOI rend “haïssable”, je raconterai
à la troisième personne l’histoire d’une certaine Jacqueline qui me ressemble
comme une sœur.
La réforme de l’orthographe,
elle la désirait, et la trouva bien timide. La féminisation des noms de
fonctions, il lui fallut du temps pour s’y habituer avant d’en devenir, comme
le montre le titre de cet article, une chaude … quoi au fait ? partisan (mot épicène) ? ou partisane, comme sultane, paysanne (forme féminine et substantivée de l’adjectif,
passée de l’abstrait - une lecture
partisane des faits – à l’animé humain) ? À vrai dire, la forme
qu’elle emploierait sans gêne et avec plaisir serait *partisante, comme militante,
étudiante, participante, débutante etc. …mais elle sait bien, hélas ! que
le masculin partisan n’étant pas
terminé par un –t, cela ne lui est
pas permis - à moins qu’elle n’entreprenne courageusement d’en favoriser
l’usage, avec l’espoir qu’il serait peut-être enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie de 2075….
Photo
n°1 Entre 1952 et 1963
Jacqueline enseigne le français, le latin et le grec dans divers lycées, à tous
les niveaux, de la 6e à la terminale. Elle se trouve, ce jour-là, en
4e ou en 3e, donc à la fin de ce premier cycle du
secondaire, où l’on faisait encore des dictées en raffinant sur l’orthographe.
Elle est à la tête d’une bonne et lourde classe d’une quarantaine de filles en
blouses (la mixité n’était pas encore généralisée à l’époque et la blouse bise
d’uniforme, marquée au point de croix rouge du nom de l’élève, était de
rigueur). Ces filles faisaient du latin et avaient de ce fait une certaine
intuition de l’étymologie. La conversation portait sur les graphies correspondant
aux sons /ks/ et /gz/. Généralement, un x
intervocalique se prononce /gz/ (exact,
exagérer, exil, exigeant). Mais enfin, il se prononce parfois /ks/ (axe, fixe, axial, fixement). Qu’il s’assourdisse à la fin de mots en –e muet, que cette prononciation
atteigne par une sorte de contagion les dérivés, elles n’y voyaient pas de vrai
inconvénient. Qu’il faille, d’ordinaire, pour la prononciation /ks/ une
consonne après le x (extrême, expérience), bon !
L’existence de acte, actif leur
faisait tout naturellement admettre l’orthographe de action. D’accord, même, pour le c
de excès, et pour les deux c de succès :
On leur avait fait entrer dans la tête des participes passés de verbes latins
qui rendaient la chose, en somme, normale. Mais quand Jacqueline leur révéla
que le mot /égzéma/ s’écrit eczéma,
elle entendit un rugissement de fureur s’élever dans la classe et comprit la
nécessité et même l’urgence de débarrasser l’orthographe française de certaines
scories. Trop peu de ces scories, hélas !, malgré de louables efforts, ont
disparu, et l’ignorance n’a en rien profité aux graphies phonétiques puisque
les élèves qui préfèrent la drogue à l’école cherchent l’ extase dans l’ ecstasy !
Photo
n°2 Janvier ou février
1968 : Jacqueline a franchi le pas depuis quelques années ; elle
n’est plus au lycée, mais dans l’amphithéâtre de ce qui s’appelait à l’époque
“Collège universitaire de Lille à Amiens” et qui l’année suivante devait
devenir “Université de Picardie”, où elle a été nommée “assistante” et où elle
est encore seule à enseigner la langue française. Entre autres nombreux sujets,
elle aborde avec ses étudiants (dont la plupart étaient des étudiantes) la
question de l’orthographe du français et de la possibilité d’une réforme. La
Révolution s’avançait et une orthographe pho-né-tique recueillit beaucoup de
suffrages. Jacqueline aurait pu répliquer qu’à tout prendre, il aurait mieux
valu une orthographe pho-no-lo-gique, mais cette distinction commençait tout
juste à entrer dans sa tête, et elle n’avait pas, à l’époque, vraiment
conscience de la grande variété des prononciations qui ne sera révélée qu’en
1973 par André Martinet et Henriette Walter dans leur Dictionnaire de la prononciation française dans son usage réel publié
avec le concours du CILF. Elle ne pouvait pas non plus – et pour cause – parler
de l’Alfonic, système phonologique
inventé par André Martinet qui ne fut qu’en 1983 proposé aux écoles maternelles
et aux cours préparatoires comme une première étape dans l’apprentissage de
l’écriture, permettant une approche progressive de l’orthographe officielle.
Les
idées de Thimonnier avaient réussi à atteindre le ministère de l’Éducation
Nationale, dont le secrétaire général, nommé Pierre Laurent, chargea une
association récemment fondée par Alain Guillermou, professeur de
Roumain à l’INALCO, le Conseil international de la langue française
(en abrégé CILF) d'élaborer un projet de réforme de l'orthographe inspirée
de ses propositions. Sous la direction de son nouveau président,
l’universitaire belge Joseph Hanse, le CILF, constitua une commission
internationale et remit au ministre de l'Éducation nationale, en novembre 72,
un rapport qui fut transmis à M. Jean Mistler, alors secrétaire perpétuel de
l’Académie Française et, de droit, président d’honneur du CILF, de même que
tous les membres de la commission du dictionnaire en sont membres de droit. Il
en tira, en 1976, une série de modifications, qui furent publiées dans la Banque des Mots, revue de
terminologie créée par le CILF en 1971. Il s’était contenté, en réalité, de
picorer dans les propositions, qui perdaient de ce fait leur cohérence
pédagogique et aboutissaient à un résultat partiel, donc contraire a la démarche
souhaitée. Dans le même temps M. Haby, ministre de l’éducation publiait des
“tolérances orthographiques” qui ne tenaient aucun compte du CILF ni de
l’Académie. Tout cela passa incontinent à la trappe.
Photo n°3 C’est celle de René Thimonnier, trop
oublié aujourd’hui. Il n’est pas toujours nécessaire d’être linguiste
professionnel, avec l’estampille universitaire pour avoir de bonnes idées.
Gustave Guillaume était employé de banque ; lui,
travaillait la musique avec Vincent d’Indy, non sans profiter de conseils de
Maurice Ravel. Il se destinait à la composition et à une carrière de soliste
lorsqu’un accident de moto le contraignit à y renoncer, et lui fit choisir de
compléter sa formation universitaire. Il se contenterait désormais d’être un
très bon improvisateur au piano, il étudierait la musique “en philosophe”,
comme un moyen d’expression, parallèlement aux problèmes du langage, et il
entrerait dans l’enseignement. Son diplôme d’études supérieures “Mystère poétique et suggestion musicale”
attira l’attention de Paul Valéry qui le prit en amitié et l’incita à
développer ses idées dans une thèse intitulée Introduction à une esthétique du langage qu’il termina en captivité
en 1944. (C’est bien en captivité aussi, qu’Olivier Messiaen composa son Quatuor pour la fin des temps, mais
Jacqueline ignore s’ils se sont jamais rencontrés). Rendu l’année suivante à la
vie civile, il est détaché en Allemagne où le général Koenig lui confie un
important service qui ne tarde pas à étendre notre action culturelle aux trois
zones de l’Ouest et son détachement terminé, il reprend son activité de
professeur au lycée Carnot, à Paris. C’était un très bon pédagogue. Depuis
longtemps, ses études sur langage et musique l’avaient conduit à s’intéresser
au problème de la transcription et à la crise de l’orthographe. Après quinze
ans de recherches, il finit par mettre au point une nouvelle méthode
d’enseignement. Il pensait qu’une étude “raisonnée” de l’orthographe pouvait
non seulement résoudre certains problèmes d’écriture mais renouveler
l’enseignement du français. On peut mesurer aujourd’hui la distance qui sépare
de telles espérances de la réalité.
Photo n° 4 C’est une photo de groupe. On y
voit Nina Catach, qui fut Maitre
de recherche puis ”Directeur“ de recherche au CNRS, entourée
de toute son équipe Heso
(Histoire Et Structure de l'Orthographe.) une unité CNRS crée en 1969, et
supprimée après son décès survenu en 1997. L’HESO engendra, en 1983, l’Association (loi 1901) pour l'Information et la Recherche
sur les Orthographes et les systèmes d'Écriture (en abrégé AIROÉ). Les travaux sont diffusés depuis 1978
par la publication Liaisons-HESO
devenue postérieurement Liaisons – AIROE.
L’année où parut le Système graphique de Thimonnier, elle
n’avait encore écrit, dans plusieurs numéros successifs du Français
Moderne, que quelques articles sur La bataille de
l'orthographe aux alentours de 1900.
Car enfin ce n’était pas la première fois que des linguistes entreprenaient de
forcer les résistances à une réforme de l’orthographe que les puristes
redoutaient depuis que Guizot institua les Écoles Normales d’instituteurs, et
le concours d’entrée aux dites écoles. Ce concours comportait une dictée ;
le dictionnaire de l’Académie de 1835 fut érigé en juge de paix des
contestations orthographiques, et par conséquent sacralisé. Dès lors, selon le
titre de l’ouvrage, célèbre en son temps (1977) qu’André Chervel fit paraître
chez Payot : …il fallut apprendre à
écrire à tous les petits Français,
les meilleurs élèves, fiers d’une orthographe qu’ils avaient apprise à coups de
règle sur les doigts, entendirent bien la préserver de toute atteinte et firent
en sorte qu’un certain arrêté de 1902 portant la signature de Georges Leygues
ministre de « l’instruction publique » dans le cabinet Waldeck-Rousseau
(1899-1902) restât plus ou moins lettre morte. Il faut d’ailleurs reconnaître
que, ne présentant les modifications que comme des "tolérances" aux
examens, il produisit plutôt l’effet pervers de conforter la norme officielle.
Les recherches ultérieures de Nina
et les ouvrages importants qu’elle publia par la suite, sont en somme cohérents
avec l’intuition fondamentale de Thimonnier. En France, à l’époque, pour accéder au grade de “docteur”,
il fallait produire, au terme d’un travail qui ne prenait généralement pas
moins de dix ans, non pas une thèse, mais deux ! En
1968, on vit paraître sa thèse principale sur L'orthographe française à
l'époque de la Renaissance (Auteurs - Imprimeurs - Ateliers d'imprimerie), (Genève : Droz, 494 p.) et sa
thèse secondaire sur Les modifications
orthographiques des Dictionnaires de l'Académie française, (1694-1935),
précédées de graphies comparatives de R. Estienne (1549), J. Nicot (1606), et
des Cahiers de Mézeray (1673). Cette thèse, qui n’avait de “secondaire” que
le nom, mais que le grand public ignora et à laquelle les collègues
“littéraires” prêtèrent une attention insuffisante, montrait bien que, moins
puriste et conservatrice qu’on pourrait le croire, sans jamais entreprendre de
réforme cohérente, l’Académie, avait, d’édition en édition de son Dictionnaire, surtout entre la 7e
et la 8e, introduit des modifications, parfois assez importantes, et
qu’en 1935, on était loin de 1694. Ce fut le début d’une féconde carrière
entièrement consacrée à la cause et d’une bibliographie qui emplit huit grandes
pages et s’achève avec un magistral Dictionnaire
historique de l’orthographe française. Nina pensant que seule une réforme
portant sur quelques points bien étudiés pouvait réussir. C’est pourquoi
l’AIROE, sous sa direction, au cours de réunions organisées à partir de l’année
1983, convint de cinq points auxquels il convenait d’accorder la
priorité : une réforme des mots composés, des emprunts, des verbes en -eler et -eter, des dérivés des mots en -on
et -an qui prennent tantôt un tantôt
deux n, et une simplification de
l’accord du participe avec avoir. Du
temps, disait-elle, où une partie importante de la population était illettrée
et où l’écriture était réservée à une élite, une orthographe compliquée était admissible
(et encore, de grands personnages prenaient-ils bien des libertés avec cette
orthographe, comme en témoignent par exemple les lettres de Napoléon). Mais
lorsqu’on a l’ambition d’apprendre à écrire à tout le monde, il faut s’engager
dans la voie de la simplification.
Photo n°5
Année 1980. C’est l’Assemblée Générale du CILF. Elle désigne en son sein une commission
de linguistes chargés d’examiner les grandes lignes d’un projet de “lexique
informatisé” que, l’année précédente, l’un d’entre eux a été chargé d’élaborer
sur une suggestion venue du Québec, où l’on désirait une “banque de données
orthographiques et grammaticales de la langue française”. [Ah ! les
Québecois ! Que ferait la France Linguistique, dans ses velléités de
réformes, sans l’aiguillon de ces pionniers d’Outre-Atlantique ?] Beaucoup
plus tard, en 2004, Charles-Armand Muller, dissimulé, pour le grand public,
sous le pseudonyme d’Armand Meunier, traduction transparente de son nom
alsacien, publiera lui-même aux Presses Universitaires de Strasbourg l’histoire
de sa grande entreprise dans La langue
française vue d’Orthonet : En 1982, démarre petitement, sur le minitel,
sorte de microordinateur particulier à la France, fourni sur demande à tout
abonné au téléphone en un temps où l’ordinateur n’avait pas encore pénétré en
masse chez les particuliers, un nouveau service baptisé Orthotel. Il ne comprend, au départ, qu’un lexique de quelque 5000
entrées (dont une centaine de conjugaisons). Sans cesse complété et amélioré en
fonction des appels du public, il atteint bientôt le chiffre de 20 000 entrées.
On y ajoute des jeux, des programmes interactifs questions/réponses, diverses
informations et surtout on offre aux utilisateurs la possibilité de poser des
questions, de demander la correction de textes dont ils ne sont pas sûrs et ils
reçoivent la réponse dans les 24 heures !
En 1998, il
engendre Orthonet, sur Internet (http://www.sdv.fr/orthonet). Ce site profite des quinze années
d’expérience d’Orthotel et s’ouvre
désormais à un public international. Le succès va toujours croissant Du 1er janvier au 1e décembre 2004 : 1 372 403
appels, et pour le seul mois de novembre, 204 928 appels.
Orthotel en 1987, avait été jugée
trop “marquée française” pour le Québec qui produisit sa propre Banque de dépannage linguistique
consultable sur le site www.oqlf.gouv.qc.ca. Mais aujourd’hui, grâce à Orthonet, les Québécois peuvent choisir
le site qui leur convient le mieux et “zapper” de l’un à l’autre sans problème.
Photo n°6 C’est l’année 1984. Les sinistres
prédictions de George Orwell se sont révélées exagérément pessimistes. Les
messieurs du CILF s’aperçoivent un beau jour qu’aucune femme ne siège parmi
eux ! Ils ont honte de se sentir machos. Il leur faut une femme ! Et
c’est Jacqueline qui, sur les instances de Charles Muller, est élue “membre
titulaire” de cette déjà vénérable institution. Plusieurs autres dames la
rejoignirent par la suite, de sorte qu’aujourd’hui, la “parité” est à peu près
respectée.
Le
président, Joseph Hanse, déçu que sa proposition de réforme n’ait pas abouti,
s’était rabattu sur une tâche plus modeste, l’étude et, dans la mesure du
possible, la correction des divergences orthographiques qu’on pouvait relever
entre les principaux dictionnaires en usage. Depuis 1981, au cours de
studieuses réunions, on étudiait de menues divergences concernant l’usage du
trait d’union, la latinisation ou non de certaines lettres grecques et autre
sujets qui, à vrai dire, ne passionnaient pas Jacqueline. Heureusement la
journée était coupée par un déjeuner au restaurant le plus proche dont la
qualité des mets et la conversation des uns et des autres faisaient un moment
agréable.
Des comptes-rendus de ces travaux
minutieux étaient régulièrement envoyés à M. Maurice Druon, alors secrétaire
perpétuel de l’Académie qui, vraisemblablement, ne les lisait pas. Ils
aboutirent à la publication en 1988 d’une brochure rouge intitulée Pour
l‘harmonisation des dictionnaires, dont M. Druon prit enfin
connaissance. Découvrant les propositions du groupe sur le singulier et le
pluriel des mots comme porte-avion,
porte-avions, il crut son porte-avion touché par un kamikaze, fit connaître
sans ménagement son mécontentement à l’envoyeur, et dès lors, la brouille fut
définitive entre Joseph Hanse et Maurice Druon. Joseph avait eu raison trop tôt
et Maurice n’était pas seul de son avis ! Même Outre-Atlantique, les mentalités n’étaient pas prêtes à ce
changement, dit une linguiste du Conseil québécois de la Langue Française.
L’année suivante les opérations
allaient reprendre de la façon la plus officielle sur le champ de bataille de
l’orthographe. Mais patience ! N’anticipons pas, et place aux
femmes !
.
Photo n°7 Nous sommes toujours en 1984. La Gauche
est au pouvoir. Le changement promis aux électeurs va-t-il se faire sentir
jusque sur la langue française ? Jacqueline avait déjà appris par
expérience que la linguistique est de gauche et la grammaire de droite,
stéréotype qui ne correspond pas toujours à la réalité, mais qui lui valut une
certaine célébrité (en bien ou en mal, c’est selon…) parmi ses collègues du
Conseil Supérieur des Universités lorsque, élue d’un syndicat réputé “de
droite”, elle défendit certains dossiers de linguistes “de gauche” qui lui
paraissaient de bonne qualité. Bref, un Ministère
des Droits de la Femme est créé et Pierre Mauroy, premier ministre, y
appelle une féministe déjà célèbre, élue députée au parlement européen en 1979,
Mme Yvette Roudy. Entre maintes autres tâches, il lui
incombe celle de mettre en place une commission de terminologie chargée de
travailler à la « féminisation des noms de métier, fonction, grade ou
titre ». Deux ans de travaux aboutissent à une circulaire du 11 mars 86
signée de Laurent Fabius, qui proclame dans son introduction que “L’accession
de femmes de plus en plus nombreuses à des fonctions de plus en plus diverses
est une réalité qui doit trouver sa traduction dans le vocabulaire”.
À vrai dire, ce n’était pas chose nouvelle ; cela s’était
fait tout naturellement au cours des siècles et l’Académie, dans les diverses
éditions de son dictionnaire, en avait intégré un bon nombre sans sourciller. La fabrication et la vente des heaumes ne devaient pas, au XVe s. être
une activité majoritairement féminine. Et pourtant, François Villon a écrit une
Ballade de la Belle Heaulmière aux filles
de joie. Soldate est de 1617, ouvrière
de 1751, infirmière de 1765, citoyenne de 1789, institutrice de 1793, une
camarade de 1848, bachelière de 1867, électrice, qui figurait déjà chez Saint Simon dans un autre
contexte politique, de 1890, et dans l’édition de 1935, sont intégrés les
féminins artisane, postière,
pharmacienne, compositrice, éditrice, exploratrice, aviatrice… La Sainte
Vierge est depuis toujours l’avocate des
pécheurs, et on aurait bien fait rire nos ancêtres si l’on avait appelé
Marie de Médicis ou Anne d’Autriche *Madame
le Régent. Mais il est vrai que jamais, au cours
de l’histoire, on n’avait vu autant de professions, autant de fonctions importantes
s’ouvrir aux femmes qu’au XXe s.
La commission donna des règles de féminisation des noms
morphologiquement impeccables qui ne sont que l’extension à de nouveaux mots
d’usages solidement implantés dans la langue.
À juste titre, elle exclut le suffixe -esse jugé archaïque et figé. C’est bien pour cela que, dans sa
correspondance, Flaubert appelle George Sand chère maitre. George Sand a été la maitresse de plusieurs messieurs, mais justement pas de Flaubert.
Et, bien entendu, quand on s’adresse à une avocate, on l’appelle maitre. Il subsiste quelques poétesses. Jacqueline a récemment
entendu à la radio parler de Akhmatova la
plus grande poétesse russe, un des plus grands poètes du XXe s. Il n’y a
plus, officiellement du moins, de doctoresses
ni de maitresses d’école.
De façon plus discutable, elle laissa invariables quelques mots
dont la féminisation ne fut pas jugée acceptable, la seule ressource pour
préciser le sexe du référent étant l’article. Elle conseilla de dire une médecin (même problème pour marin) La médecine est une science, la marine
une institution, pas une personne, et on ne risqua pas le saut dans une
polysémie audacieuse. De même la
professeur, une ingénieur car
enfin on ne vit pas, sur le moment, d’autre solution que *ingénieuse qui ressemble par trop au féminin de l’adjectif ingénieux ou *professeuse qui rapproche abusivement le nom du verbe professer avec lequel les relations sont
fort distendues. À vrai dire, les
collégiens avaient depuis longtemps résolu le problème en disant la prof. La très laïque Mme Roudy avait
oublié que dans les ordres religieux où, depuis longtemps, les femmes exercent
des fonctions de direction et d’autorité, le supérieur et le prieur
ont des équivalents féminins : la supérieure
et la prieure sans que cela choque
personne. Que ce soient à l’origine des formes de comparatif, comme meilleur/meilleure, ne change rien à
l’affaire. Il y a belle lurette que ce sont, à part entière, des noms de
personnes et de fonction.
Beaucoup
de messieurs trouvèrent ces propositions ridicules et démagogiques et
firent des gorges chaudes des sapeuses-pompières.
On objecta que la générale étant la
femme du général, si par hasard une
dame venait à commander ne serait-ce qu’une division, elle ne pourrait être que
le général Marie-Claire ou Marguerite. Certains expliquèrent
savamment qu’il ne fallait pas confondre le sexe et le genre, que la table et le guéridon étaient de genre différents sans être de sexes
différents, que cela faisait des siècles que la sentinelle et l’estafette,
par exemple étaient des hommes, et que la
souris et la libellule, la vedette, la victime, le témoin
désignaient selon les cas et sans changer de genre des êtres animés des deux
sexes. Il était assez facile de leur répondre que les animaux tenus pour
“inférieurs” étaient traités, linguistiquement, comme des inanimés, que la sentinelle et l’estafette envoyée au QG étaient de pittoresques curiosités dont
il n’y avait pas intérêt à multiplier le nombre, qu’être vedette, témoin, victime, c’est se trouver dans une situation
exceptionnelle, pas exercer une fonction ni un métier, et que, en ce qui
concerne les animés humains et les animaux supérieurs, il existe une forte
tendance à ce que Damourette et Pichon appellent dans leur jargon la sexuisemblance du genre et de solides et
longues séries de mots à deux genres au sein desquelles les mots épicènes font
figure d’anomalies.
Les
dames elles mêmes ne furent pas toutes enchantées. Nommée à la tête d’une
grande école d’enseignement supérieur, Mme X tint à se faire appeler Madame le directeur, laissant l’humble
titre de directrice à ses modestes
collègues de l’enseignement primaire. À la radio, un journaliste interroge
Madame Y : « Madame, vous êtes présidente
directrice générale de l’entreprise Z ». Réponse : « Je suis
président directeur général, c’est
comme ça qu’on dit ». Même la juge écorchait
la bouche de plusieurs, malgré un -e
final bien commode pour passer en douceur du masculin au féminin comme dans
un/une artiste, un/une acrobate, une/une célibataire, un/une juriste, un/une élève etc.
... Quand pourra-t-on dire sans surprendre, « Berthe Morisot était une grande
peintre, Marie Noël une grande poète»
comme « Martha Argerich est une
grande pianiste » ? Le travail d’accommodation n’est pas terminé
et prendra encore du temps.
La
circulaire Fabius du 11 mars 1986 prescrivait de se conformer aux féminisations
des noms de fonction, de grade ou de titre, dans les textes réglementaires, et
dans tous les documents officiels émanant des administrations et établissements
publics de l’État. Jamais abrogée, elle ne fut guère appliquée jusqu’au jour
où, en 1998, elle fut réactivée par une nouvelle circulaire de Lionel
Jospin : des femmes appartenant à son gouvernement avaient décidé de
revendiquer d’être appelées la ministre et
non le ministre. Dès lors, Madame le… commença à reculer devant Madame la… et la
Documentation française fit paraître
en juin 99 le guide Femme j’écris ton
nom, donnant la liste des noms officiellement féminisés.
Mais
ce fut contre l’avis de l’Académie dont le service du dictionnaire réagit par
une note du 4 février 1999 qui révèle une véritable hostilité à la
féminisation. « Quand bien même un mot serait correctement formé, il peut
ne pas trouver sa place dans l’usage » Quelques académiciens avaient
découvert qu’ « on a publié à Genève un extraordinaire Dictionnaire féminin-masculin plein de
barbarismes et de bouffonneries” sous la responsabilité du conseiller d’État
chargé du département de justice et police qui en a signé l’avant-propos.
Jacqueline l’a consulté sur Internet
et ne l’a trouvé ni barbare ni bouffon. Ils dénient aux pouvoirs publics le
droit de légiférer en matière linguistique, et, acceptant du bout des lèvres la
féminisation des noms de métiers, considèrent que les noms de fonctions et de
titres doivent conserver le genre masculin, surtout quand il s’agit de
fonctions qui incarnent l’autorité de la République. Dans un pays : où il y a
des citoyennes et des électrices l’Académie ne peut pas
supporter qu’il y ait des *magistrates,
des *adjointes au maire, des *conseillères d’État etc. « Les
particularités de la personne ne doivent pas empiéter sur le caractère abstrait
de la fonction dont elle est investie ».
Nous
en sommes à la neuvième édition du Dictionnaire,
en cours d’élaboration. On verra (Jacqueline ne verra pas), quand sortira le
premier volume de la dixième, si l’usage aura été suffisamment convaincant et
s’il sera devenu académique de dire la
ministre…
Photo n° 8 Jeudi 31
octobre 1986 à Québec. Nous ouvrons Le Devoir et nous
tombons sur un gros titre : « Les mots écrivaine et professeure
ont droit de cité au dictionnaire». Le journaliste Michel Arsenault
exulte : « Les adversaires de la féminisation de la langue française
ne pourront plus dire qu’ “écrivaine” et “professeure” ne sont pas dans le
dictionnaire. C’est écrit en toutes lettres dans la nouvelle édition du
dictionnaire CEC-Jeunesse :“Anne Hébert est une grande écrivaine” et
“ma sœur est professeure d’anglais dans un cégep” ».
C’est officiel, en effet, depuis 4 avril 1986, date de la décision
no 86-217-253 de l'Office de la langue française, répercutée le 31 mai par la
Gazette du Québec. Ainsi se trouvait éliminée la forme professeuse qui dans un premier temps avait été retenue. Bien
entendu, la professeure et l’ingénieure entrainent derrière elles
toute une suite de gouverneures, de docteures, d’auteures, de chercheures,
de prédécesseures et de successeures, etc. Les Québécois, moins
empêtrés que les Français dans le purisme, féminisaient spontanément depuis
longtemps sans la moindre vergogne. Cette décision ne faisait qu’entériner un
usage majoritaire.
Mais une fois traversé l’Atlantique, le suffixe -eure fit à la plupart des Français
l’effet d’un monstre. Dix-neuf ans après, quoiqu’on commence à voir, par-ci
par-là, dans des journaux, apparaître des féminins en –eure, rares sont encore ceux qui s’y rallient explicitement.
Jacqueline, toutes réflexions faites, est de ce petit nombre. Laisser le mot professeur “épicène”, invariable, avec
son article masculin est vraiment par trop bizarre alors que le corps
enseignant est majoritairement féminin et cela peut produire des effets
légèrement comiques du genre le
professeur de mon fils s’est mariée en blanc. Adopter l’article féminin
sans modifier l’orthographe et écrire la
professeur comme la pesanteur, la
blancheur, la tiédeur, il y en a qui s’en accommodent, mais pas Jacqueline.
Ces mots abstraits n’entrent dans aucune série où une forme masculine s’oppose
à une forme féminine, mais le/la
professeur fait figure d’anomalie dans la longue série des noms de métiers
et de fonctions à double forme du genre boulanger/boulangère,
avocat/avocate, physicien / physicienne
etc. Somme toute, les Québécois ont été bien inspirés. Ils ont trouvé une solution
économique, satisfaisante pour l’œil et pour l’esprit, sans toucher à la
prononciation.
Oh ! bien sûr, tous les problèmes ne sont pas résolus. Il y a des mots en -teur dont le féminin -trice
serait bien encombrant. Vous imaginez Jacqueline
est une grande amatrice de fromages ? Non ! Pitié ! Une grande amateure, d’accord ! Et
imaginez un peu que Camille Claudel vive aujourd’hui. Comment préférerait-elle
être appelée ? sculpteur ? sculpteuse ? sculptrice ?
sculpteure ? Je parie pour sculpteure.
C’est joli, une femme sculpteur, locution
récemment trouvée dans un journal ? Quelqu’un demande à Jacqueline quel
serait le féminin du Penseur de Rodin si Rodin avait sculpté la figure d’une femme absorbée dans
ses pensées. Ce serait quoi ? La
penseuse ? la pensive ? la penseure de Rodin ? Rien de tout
cela ! Vous ne voyez pas que le Penseur de Rodin est générique ? Que
c’est l’Être Humain en tant que créature pensante qui est sculpté là ?
Aucun problème de féminisation dans son cas.
Photo n° 9 Flash back ! Année 1945 :
Jacqueline, encore toute jeunette, entend le général de Gaulle, glorieusement
rentré en France, lancer du haut de sa grandeur les apostrophes : Françaises, Français ! Électrices,
Électeurs ! et ça l’agace. Elle n’est pas encore capable de formuler
clairement le principe que le masculin
est générique et le féminin spécifique ou le féminin est marqué, le masculin non marqué, mais elle le sent
instinctivement. Elle n’a jamais été choquée d’entendre un curé commencer son
sermon par Mes bien chers frères.
Elle ne se sentait pas exclue. Il était évident pour elle que les frères englobaient les sœurs. Les curés d’aujourd’hui disent Frères et sœurs et elle n’en est pas
plus fière pour ça, elle continue à être agacée. Comme disait un professeur de séminaire,
« sous le nom d’homme, j’embrasse toutes les femmes ». Car enfin,
lorsqu’un verbe a un sujet masculin et un sujet féminin, on fait bien l’accord
au masculin, n’est-ce pas ? Les
filles et les garçons sont pris dans les embouteillages. De même quand un
adjectif se rapporte à un nom masculin et à un nom féminin ? Messieurs et mesdames, soyez attentifs.
Il lui semble aussi bête de s’offenser de la règle de grammaire selon laquelle
« le masculin l’emporte sur le féminin » que de trouver raciste
l’affirmation musicale qu’ « une blanche vaut deux noires ».
Ceux
qu’on appelait alors les speakers
(prononcer /spiqueur/) de la T. S. F. disposaient de deux formules rituelles
pour commencer leurs émissions. L’une générique : Chers auditeurs et l’autre non : Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs qui, curieusement, ne l’agaçait
pas. Pourquoi cela ? Elle n’aurait pas su le dire, sur le moment, mais
elle a aujourd’hui une explication : Monsieur
ne peut en aucun cas être générique. Ce mot, en apostrophe, s’adresse uniquement
à un individu de sexe masculin. Au pluriel, il s’adresse, dans le groupe des
auditeurs, uniquement aux individus de sexe masculin. Il est donc tout à fait
normal de trouver à côté de lui les apostrophes destinées aux individus de sexe
féminin. Pour plus de brièveté, nous ne parlerons pas, pour cette fois, des
traits pertinents qui opposent le mot dame
au mot demoiselle et sur les
conséquences que peuvent en tirer les féministes.
De
longues années plus tard, Jacqueline tombe un jour, dans les Cahiers de Lexicologie (si ses souvenirs
sont exacts) sur un savant article signé d’une collègue hollandaise qui,
parlant de la façon la plus générale, sans faire allusion à aucune personne
particulière, écrivait systématiquement entre parenthèses la forme féminine de
tout nom variable qu’elle venait d’employer au masculin. Le ton de l’article
n’était pas à l’humour. Ce n’était pas une plaisanterie. Cela donnait l’expert (l’experte), le rédacteur
(la rédactrice) etc. Jacqueline lui envoya une grande lettre explicative
dont la destinataire accusa réception avec gentillesse, sans pousser la
discussion. L’avait-elle convaincue ? C’est bien clair ! En bon
français, quand on parle en général de toute une catégorie d’individus ou d’un
groupe d’individus indistinctement mêlés, on emploie le genre masculin. Par
contre, lorsqu’on parle de personnes précises, selon qu’il s’agit d’hommes ou
de femmes, on emploie le masculin ou le féminin. Pour
une fois, Jacqueline donne raison à l’Académie qui rappelle clairement cette
vérité fondamentale dans sa note du 4 février 1999, et tort à M. Claude Allègre
et à Mme Ségolène Royal qui adressent leur note du 6-3-2000 aux directrices et directeurs
d’administrations centrales, aux rectrices et recteurs d’académie, aux
présidentes et présidents d’université. S’il y a “démagogie” dans l’affaire
de la féminisation, c’est bien lorsque, avec une lourde insistance, on ôte au
genre masculin sa valeur générique, non marquée, en le doublant d’une forme de
genre féminin, spécifique, marquée, qui n’a pas lieu d’être employée dans un
énoncé de portée générale.
Photo n° 10 : Jacqueline prend son virage. Elle
avait été, pendant les premières années, du nombre des récalcitrantes à la
féminisation. Combien de fois, au cours de colloques, n’avait-elle pas été
agacée d’entendre des intervenantes de diverses langues, germaniques, plus
souvent que latines, exiger des locuteurs français natifs qu’ils donnent un
féminin aux noms qui n’en avaient pas ! Elle se souvient d’une certaine
conversation dans les allées du château de Sassenage, près de Grenoble. Il
avait été mis à la disposition du CILF qui y tint cette année-là son assemblée
générale. Un de ses collègues masculins (il lui semble bien que c’était M.
Goosse en personne) lui demanda si elle n’était pas bien aise de toutes ces
féminisations. Elle s’entend encore lui répondre qu’elle n’en avait jamais
éprouvé le besoin, que peu lui importait, que passe encore pour les noms de
métiers, mais qu’en tous cas, jamais on ne lui ferait dire que Mme Thatcher
était la première ministre de la
Grande-Bretagne. Elle avait dans ce premier temps réagi comme les Académiciens
de la Commission du Dictionnaire en ce qui concerne les fonctions
d’autorité : le ministre, c’est le ministre, que ce soit un homme ou une
femme est sans importance, et il est incongru de signer une circulaire la ministre Yvette ou Ségolène.
Mais
arrive l’année 1990. Jacqueline vend son appartement des Buttes-Chaumont pour
émigrer du côté de Montparnasse. Le jour J., le notaire s’adresse à l’acheteuse
en lui disant : « Madame, vous
êtes pharmacien ».
L’interlocutrice ne sourcilla pas, mais Jacqueline sursauta. Le notaire et
l’acheteuse ignoraient apparemment – on ne peut pas tout savoir – que pharmacienne est dans le Dictionnaire de
l’Académie depuis 1932, et il n’étaient pas les seuls : “ma fille est pharmacien et elle tient à son titre,
elle ne veut pas qu’on dise pharmacienne
» dit récemment une dame à Jacqueline qui, un jour, reçut une lettre – du CILF,
oui ! parfaitement ! – ainsi libellée : Mademoiselle le conseiller ! Non, non et non ! C’en est
trop ! Il faut féminiser ! Où va-t-on faire passer la frontière entre
le métier et la fonction, (un pharmacien
de sexe féminin n’est pas une épicière),
entre la basse fonction et la haute fonction ? (Le directeur de sexe féminin
d’une administration centrale n’est pas une directrice d’école primaire). On ne mélange pas les torchons avec
les serviettes ! Et si un jour une femme accède à la présidence de la
République, haute fonction s’il en est, ne l’appellera-t-on pas tout
naturellement la présidente, mot bien
installé dans la langue depuis qu’il y a des dames qui président des œuvres
charitables ? Que de chicanes en perspective ! Grammatici certant ! Mais enfin, moins on leur donnera
l’occasion de couper les cheveux en quatre, mieux cela vaudra !
Les
choix auxquels s’est arrêtée Jacqueline ne sont pas dus à de simples mouvements
d’humeur. Elle peut les justifier linguistiquement. On lui a enseigné jadis,
quand elle apprit le latin et le grec, qu’il y a deux sortes d’horribles
fautes : le barbarisme qui
consiste à employer une forme qui n’existe pas et le solécisme qui consiste à violer une règle de syntaxe. Le mot de barbarisme a été utilisé jusqu’à
l’Académie Française pour qualifier certaines féminisations. Or les dites
féminisations ne faisaient que mettre en œuvre des mécanismes morphologiques
toujours vivants, bien installés dans la langue, et dont on ne peut interdire
l’application à de nouveaux mots sans la figer : écrivaine n’est pas plus “barbare” que souveraine ni professeure que
supérieure. Avant d’être employés,
ces mots étaient des possibilités, des virtualités de la langue. Par contre madame le qui consiste à accorder un nom
féminin avec un article masculin est bel et bien un solécisme.
Et
dans le cas du masculin générique, la règle “le masculin l’emporte sur le
féminin” est une règle de syntaxe qui régit l’accord de tous les noms, et pas
seulement des animés humains, ainsi que des verbes au participe passé et des
adjectifs. Vouloir faire apparaitre le féminin dans les cas de ce genre n’est
pas une revendication linguistique, mais une revendication idéologique.
Jacqueline
apprend, par son informatrice québécoise, qu’en Suisse et au Québec, on
travaille à ce qu’on appelle là-bas une “rédaction épicène” qui, même dans les
textes à portée générale, notamment administrative, évite “l’emploi trop marqué
du masculin générique et utilise de façon plus égale, quantitativement le
masculin et le féminin. Pour l'Administration, il y a
là un grand défi! Trouver une pratique de rédaction qui mette en belle lumière
les féminins sans tomber dans un style illisible et alambiqué qui rebute et
réduit la lisibilité”…. “les Suissesses [Tiens ! Un féminin en -esse !] ont publié en 1991, sous le
titre Écrire les genres un guide de
rédaction épicène afin de faire valoir le fait que la féminisation peut se
faire autrement que par l'emploi soutenu des doublets du genre les informaticiens et les informaticiennes
dont les rédacteurs et les rédactrices ont parfois abusé”.
Jacqueline, en effet, supporte mal ces doublets inutiles et attend d’avoir
entre les mains le fascicule Écrire les
genres pour voir comment elles se tirent d’affaire…
Photo
n° 11 : 1989. Le premier
ministre s’appelle Michel Rocard ; il est “de gauche”. L’École Libératrice, journal d’un
syndicat d’instituteurs, organise un sondage parmi ses lecteurs, leur demandant
de se prononcer pour ou contre quelques unes des rectifications précédemment
enterrées, et de répondre par oui ou par non à la question globale « Faut-il
simplifier notre orthographe ? » 1% des lecteurs, environ,
répondirent mais ce fut de manière significative : 1035 oui, 107 non et
une abstention. ! Le linguiste Pierre Encrevé, partisan d’une réforme, a
l’oreille de Rocard. Celui-ci crée un Conseil Supérieur de la langue française
(le CSLF) à composition variable, qui siège sur convocation, et, en
remplacement d’un “Haut comité pour la défense et l’expansion de la langue
française” fondé en 1966, une Délégation Générale à la Langue Française (DGLF),
élément administratif permanent, à la disposition du Premier Ministre. Il en
nomme les membres le 28 juin. Qui va faire partie de ce Conseil ? Donnons
la parole à M. Duquesne et à ses amis, personnages créés par Charles Muller
dans un ouvrage humoristique intitulé Monsieur
Duquesne et l’orthographe, petite chronique française (1988-1998) que les
lecteurs de cet article ne feraient pas mal de se procurer auprès du CILF (11
rue de Navarin, 75009 Paris) pour la modique somme de 12 € pendant que le stock
n’est pas encore tout à fait épuisé.
M.Duquesne - Si j’ai bien lu, la
Délégation succède à un Haut-Commissariat taxé de “somnolence ”. Elle
hérite de ses locaux et archives. Ce sera donc l’élément permanent,
administratif, à la disposition du Premier ministre. Mais le Conseil ?
Patrice - Il devrait siéger, sur
convocations, sous la présidence du Premier ministre. Seul élément
permanent : son vice-président, qui n’est autre que Bernard Quemada, linguiste
réputé, administrateur confirmé, dont François nous a dit déjà les qualités de
chercheur et d’organisateur.
Louis - Qui fait partie de ce Conseil ?
Patrice - Il y a des membres de
droit : le ministre de l’Education (actuellement Lionel Jospin), celui de
la Francophonie (Alain Decaux, l’écrivain-historien bien connu), le secrétaire
perpétuel de l’Académie française (Maurice Druon), et les deux secrétaires
perpétuels de l’Académie des Sciences.
M.Duquesne - L’Académie française
pour le vocabulaire d’usage et... l’orthographe, évidemment ; l’Académie
des Sciences pour le rôle du français dans les publications savantes ;
l’Education nationale pour les applications dans l’enseignement ; la
Francophonie pour le contact avec les autres pays francophones... Solide
configuration. Et les autres membres ?
Patrice : Ils sont dix-sept, nommés pour
quatre ans par le premier ministre : des linguistes comme Claude
Hagège, Maurice Gross, J. - Cl. Chevalier, Pierre Encrevé, André Goosse ;
des universitaires, des écrivains, des représentants de l’édition et des
médias, des scientifiques, des industriels. C’est très panaché. Un coup d’œil
hors hexagone : André Goosse est belge, et fait partie du CILF ;
Tahar Ben Jelloun, prix Goncourt, est marocain. N’oublions pas des figures
aussi populaires que Bernard Pivot, Jean-Luc Godard et le truculent chansonnier
Pierre Perret.
L’orthographe
va être au menu de leurs travaux ! M. Rocard l’annonce dans un discours à
la fois courageux et prudent en octobre 89 ; il ne faut ni condamner la
langue à l’immobilité ni faire une réforme radicale qui modifierait les
principes mêmes de la graphie de notre langue et altérerait son visage
familier. On ne fera que des « rectifications utiles ».Ce n’est pas
un mais deux groupes d’experts issus l’un de la DGLF l’autre du CSLF qui vont
travailler de janvier à avril 90 à résoudre cet épineux problème, fonctionnant
alternativement un jeudi sur deux et se transmettant l’un à l’autre leurs
propositions, sans aucune publicité à l’extérieur. Celui de la DGLF est présidé
par Bernard Cerquiglini. Et celui du CSLF l’est par le secrétaire perpétuel de
l’Académie, M. Maurice Druon en personne. La commission du Dictionnaire est
tenue au courant. Si on n’a pas trouvé en Suisse d’interlocuteur fédéral, le Québec
a été consulté et la Belgique est bien représentée, André Goosse faisant partie
des deux groupes. Que mijotaient-ils à huis clos ? Les médias n’en
savaient rien (ou ne cherchaient pas à savoir) mais déjà on entendait pousser
les hauts cris contre le saccage de la langue qu’ils étaient en train de
commettre et l’écriture phonétique tant redoutée qu’ils n’allaient pas manquer
de nous imposer.
On ne demandera pas à Jacques Delattre de nous expliquer en quoi le suffixe -euse est ridicule, et pourquoi le mot procureure est épouvantable, affreux et barbare alors que prieure, supérieure, meilleure, antérieure, postérieure, extérieure, intérieure ne le sont pas ; pourquoi il admet certainement très bien qu’on dise une artiste et ne peut supporter qu’on dise une ministre. On ne lui demandera pas s’il sait qu’on appelait jadis au chevet d’un malade une femme dénommée une garde-malade et que souvent, dans des temps anciens, c’était une garde-barrière qui, abaissait puis relevait au passage d’un train la barrière d’un passage à niveau. Mais on peut se demander en quoi ses choix, ses horreurs et ses douceurs relèvent du bon sens et de la logique.
Dans le Figaro du 24 février 2004, c’est
Maurice Druon qui prend la relève. Il se plaint de la dégradation de la langue
française, de l’impuissance de l’Académie à l’endiguer, et de la concurrence
d’institutions qu’il tient pour inutiles : Commissariat Général devenu
Délégation Générale à la Langue Française, Haut conseil de la francophonie,
Commission de terminologie et de néologie, Conseil Supérieur de la Langue
Française « Tous, d’un fonctionnement coûteux, montrèrent bientôt, au
mieux, leur inutilité. L’Académie n’était plus source unique de la règle. Et ne
vit-on pas une excroissance du CNRS, l’INALF … servir de caution à M.
Jospin pour imposer, contre l’avis de l’Académie, l’aberrante, la vicieuse, l’absurde féminisation des noms de
fonctions ? » Aberrante ?
Vicieuse ? Absurde ? de tels qualificatifs ne seraient-ils pas
eux-mêmes aberrants, vicieux, absurdes ?
À vrai dire, à la
lecture de ce genre de textes, Jacqueline a plutôt envie de rire que de pleurer,
car il est clair que ce sont des combats d’arrière-garde. Malgré bien des
obstacles, la féminisation avance. Nina Catach, décédée en 1997, n’avait jamais
pu faire admettre par le CNRS qu’elle était directrice
de recherches. Non ! elle était directeur
de recherches. Le terme de directrice
apparaît pour la première fois en 4e de couverture des Délires de l’Orthographe (Plon 1989)
mais en 1993, dans le Que sais-je
intitulé L’Orthographe réédition
revue et corrigée d‘un ouvrage dont la première édition remonte à 1948, on a
oublié de corriger le titre de l’auteure
qui est toujours directeur. Où en
sont, de nos jours, les dames du CNRS ? Une personne qui vit dans le
sérail assure qu’il n’y a plus de doctrine officielle et qu’on assiste à une
querelle des Anciennes et des Modernes, les premières se revendiquant directeurs et les autres directrices. Mais apparemment, aucune ne
demande à être directeure. Il suffit
de lire la presse pour s’apercevoir que le féminin est de plus en plus employé,
que la ministre, la juge, la députée, la conseillère municipale sont devenus usuels.
L’homophonie de maire et de mère freine l’emploi de la maire mais même les
« épouvantables » formes en -eure
gagnent du terrain dans les journaux français. Et elles semblent bien acceptées
en Suisse. Jacqueline ayant donné un article à une revue pédagogique valaisanne
y a lu que l’auteure est professeure
émérite à l’université de Picardie. Allons ! la féminisation est sur
les rails, elle est en bonne voie.
En va-t-il de
même des Rectifications
orthographiques ?
Photo
n° 14 : à l’aube du
XXIe s. Où en sont les Rectifications ?
En l’année 2003 : M. Michel Jordan, réformiste méthodique et acharné, devant sa télévision. assiste à la correction de la dictée de Pivot et en fait le récit dans le n° 36-37 de Liaisons – AIROE. Hélène Carrère d’Encausse, qui avait succédé à Maurice Druon démissionnaire du poste de secrétaire perpétuel, honorait de sa présence la cérémonie. Quatre vocables étaient concernés par les Rectifications, pour des problèmes d’accents et de soudure. Il n’en fut tenu aucun compte et l’orthographe nouvelle fut considérée comme fautive. M. Jordan écrivit à Mme Carrère d’Encausse pour lui rappeler l’obligation où elle était de défendre les pages vertes du Dictionnaire d’une Académie dont elle était (suprême insolence du rédacteur !) la Secrétaire perpétuelle. Jacqueline n’a pas entendu dire qu’il ait obtenu une réponse.
En cette même année 2003, Jacqueline, après avoir fait une conférence à l’IUFM d’Amiens, déjeune en compagnie d’un Inspecteur Pédagogique Régional et lui demande pourquoi les enseignants n’étaient même pas informés des Rectifications et pourquoi ils n’avaient pas reçu consigne de les appliquer. « - Parce que, dit-il, nous attendons que l’usage s’établisse ». Réponse de Jacqueline : « Mais l’orthographe n’est pas une chose spontanée comme la parole ! C’est un ensemble de conventions qui s’apprennent. Comment voulez-vous que l’usage s’établisse si vous ne l’enseignez pas ?» La réponse de l’IPR, s’il y en eut une se perdit dans le brouhaha du restaurant…
L’orthographe du français est-elle définitivement irréformable ? Faut-il désespérer ? Eh ! bien non ! Outre l’influence d’Orthonet sur des milliers de francophones à travers le monde, les Rectifications sont systématiquement appliquées dans diverses revues savantes ainsi que dans un dictionnaire publié chez Hachette. Le CILF, dans ses dictionnaires techniques, dans son Dictionnaire des mots nouveaux (sciences et techniques) applique systématiquement les Rectifications.
L’AIROE, diffuse des brochures attrayantes et humoristiques comme Le millepatte sur le nénufar qui, paraît-il, “fait un tabac” au Québec : Les 2000 exemplaires initialement prévus se sont enlevés comme des petits pains et on en réimprime 5000.
Avec une longue patience, elle observe, dans la presse, sur Internet, la progression des graphies rectifiées, et elles progressent ! On peut lire dans son bulletin de décembre 2004 :
« Les mots en orthographe rectifiée que nous relevons de-ci, de-là, ne sont-ils pas de simples coquilles ? Notre réponse est claire. S’il y a des coquilles – et il y en a certainement – cela montre que ces graphies, involontairement rectifiées, n’ont pas crevé les yeux des correcteurs. …Mais le plus souvent, il est tout à fait évident que la graphie rectifiée est utilisée sciemment. Quand on rencontre supporteur quatre fois et jamais supporter dans la page “courrier des lecteurs” d’un magazine, quand on trouve ognon dans des mots croisés et sur une affiche – fût-elle éditée par un supermarché – quand on voit boum (anciennement boom) dans un titre, en grands caractères, et à la Une d’une publication, peut-on raisonnablement croire qu’il s’agit d’erreurs ? Non ! »
Par surcroit, Microsoft annonce pour 2005 un correcteur orthographique intégrant les Rectifications et l’Éducation Nationale elle-même, au bout de quinze ans de réflexions – mais il n’est jamais trop tard pour bien faire – envisage d’informer le corps enseignant de leur existence. On peut donc espérer qu’encouragée par cet exemple, vers la fin du siècle, une vaillante équipe de réformateurs s’attaquera au problème combien plus complexe des consonnes doubles.
Photo n° 15 28 juin 2004 Jacqueline est à Bangkok. Elle tient, au sein de la section de français de l’Université Chulalongkorn, un séminaire sur l’orthographe des SMS (Short Message Service), ces brefs messages qu’on envoie à un correspondant sur le minuscule écran de son téléphone portable. Un étudiant doctorant et sa directrice de thèse, excellents francophones, se sont enthousiasmés pour cette nouvelle manière d’écrire. Ils y voient une langue nouvelle ou du moins l’avenir de la langue française. Ils lui ont donné à étudier, la veille de ce séminaire, un dossier comportant notamment des extraits d’un “polar” d’un certain Phil Marso intitulé Pa Sage a TaBa. Quoique n’ayant jamais de sa vie envoyé ni reçu un SMS, elle n’était pas tout à fait prise au dépourvu, des graphies du genre SMS commençant à se répandre en France en dehors des petits écrans. La Sainte Église avait, une des premières, donné le mauvais exemple en écrivant pour faire “jeune” dans certaines de ses publications K7 pour cassette, KT pour caté(chisme) et en intitulant sa chaine de télévision KTO pour catho(lique), que la plupart des gens, ne saisissant pas l’astuce, prononcent /catéo/. Et elle n’est pas la dernière. On pouvait lire, récemment, dans le bas à poissons surgelés d’un supermarché le mot cabillaud écrit Kbiyo.
Jacqueline expliqua qu’ il était légitime, à ses yeux, lorsque, dans l’urgence, on avait à envoyer un message bref sur un très petit écran, d’utiliser une orthographe aussi économe en caractères que possible, mais que Phil Marso n’en économisait pas un seul en écrivant moa pour moi ni gayri pour guéri et que même, il en rajoutait en écrivant Pa Sage ce qu’il aurait pu écrire pasaj, que l’aspect ludique de la chose était évident et que le déchiffrage était compliqué par divers facteurs : le mélange de chiffres et de lettres, (Attention ! 12 doit se lire un de et pas douze), d’abréviations comme rdv pour rendez-vous, ou bl pour problème, d’à-peu-près phonétiques comme b1 pour bien, et surtout par le mélange de majuscules et de minuscules qui auraient pu être utilisées régulièrement pour distinguer la prononciation normale des consonnes de leur prononciation alphabétique mais étaient distribuées de façon tout à fait aléatoire. La nécessité d’une systématisation était évidente ! Jacqueline se tira du déchiffrage à son honneur, même dans le cas de mots d’argot qui ne font pas partie de son vocabulaire habituel, mais tomba en panne devant la graphie kestu X ? et fut dépannée par les étudiants qui lui révélèrent que X ayant la forme d’une croix était la transcription de crois du verbe croire et qu’il fallait comprendre Qu’est-ce que tu crois ? En somme, au milieu des chiffres et des lettres plus ou moins phonétiques, un idéogramme…
La naissance de l’orthographe des SMS lui sembla être le châtiment de ceux qui avaient toujours refusé une simplification raisonnable de l’orthographe française et elle se posa une question : Lorsque l’immobilisme théorique et le laxisme pratique de l’Éducation Nationale auraient fini par rendre obsolète l’orthographe officielle et que l’orthographe SMS se serait largement répandue, que ferait notre grande gardienne de l’Usage, l’Académie Française, qui avait relégué en pages vertes des choses aussi anodines que le millepatte et le nénufar ? Il ne lui resterait plus qu’à élire Phil Marso au premier fauteuil vacant, à le nommer président de la Commission du Dictionnaire et de le charger de rédiger la Nième édition de ce Dictionnaire en orthographe SMS. Et pour achever la féminisation, y introduire, peut-être, le mot MEUF ?
Je dois des remerciements à plusieurs collègues et amis qui m’ont apporté des précisions utiles ou rafraichi la mémoire sur certains points, notamment André Joly, Charles Muller, Liselotte Pasques, Pierrette Vachon- l’Heureux, Renée Honvault.