LA
REFORMULATION,
BASE DE
L’ENSEIGNEMENT DU VOCABULAIRE
Dans Recherches Linguistiques (Université Paul Verlaine de Metz)
n°29 – 2007 – pp. 293 – 308
Sous la direction de Mohamed Kara
Molière, dans le Bourgeois Gentilhomme nous donne
successivement deux exemples différents de “reformulation”.
Monsieur Jourdain
voudrait “mettre dans un billet : Belle
Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour !”. Mais il voudrait
”que cela fût mis d'une manière galante ; que cela fût tourné gentiment”.
La première reformulation,
improvisée par le “maitre de philosophie” consiste en une paraphrase plus
longue que le texte de base, qui en développe les différents éléments. Il
propose de “mettre
que les feux de ses yeux réduisent votre coeur en cendres ; que vous souffrez
nuit et jour pour elle les violences d'un … ”
Mais cela ne convient pas à Monsieur Jourdain : “Non, non, non, je ne veux
point tout cela ; je ne veux que ce que je vous ai dit : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour. Le maître de
philosophie objecte qu’ “il faut bien étendre un peu la chose”, mais Monsieur
Jourdain insiste : “Non, vous dis-je, je ne veux que ces seules paroles-là
dans le billet ; mais tournées à la mode, bien arrangées comme il faut. Je vous
prie de me dire un peu, pour voir, les diverses manières dont on les peut
mettre”.
Le maître de philosophie, devant
tant d’entêtement, propose donc, en un second temps, une série de paraphrases
consistant en un simple changement de l’ordre des mots de la phrase de
départ : “On les peut mettre premièrement comme
vous avez dit : Belle Marquise, vos beaux
yeux me font mourir d'amour. Ou bien : D'amour
mourir me font, belle Marquise, vos beaux yeux. Ou bien : Vos yeux beaux d'amour me font, belle Marquise,
mourir. Ou bien : Mourir vos beaux
yeux, belle Marquise, d'amour me font. Ou bien : Me font vos yeux beaux mourir, belle Marquise, d'amour. ” – Mais de
toutes ces façons-là, laquelle est la meilleure?” demande Monsieur Jourdain.
“Celle que vous avez dite : Belle
Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour. ”
À vrai dire, il n’est
pas toujours risible de reformuler un texte en se contentant de changer l’ordre
des mots. Nous en donnerons ci-dessous quelques exemples
Monsieur
Jourdain, par la plume de Molière, aurait pu, sans ridicule, écrire “D’amour, belle marquise, vos beaux yeux me
font mourir” en focalisant fortement sur le sentiment. Mais non ! Ce
qui l’intéressait, c’était le rang social !
En
effet, ce type de reformulation, peut changer la relation thème – rhème, et
entrainer une orientation nouvelle du discours comme dans l’exemple
suivant :
Si
je dis Deux consuls se partageaient le
pouvoir dans la Rome antique, je thématise les
détenteurs du pouvoir et on pourrait attendre des suites comme Mais leur mandat était limité à un an…
ou Le prêteur, lui, était chargé de la
justice
Le
passage d’une phrase à l’actif à une phrase au passif est un type de
reformulation sans changement du stock lexical : La loi a été votée par 123 députés sur 200 équivaut à peu près à 123 députés sur 200 ont voté la loi,
moyennant un changement du rapport thème-rhème semblable à celui de l’exemple
précédent.
Mais
la tournure passive permet de faire l’économie de l’expression de l’agent et de
dire simplement La loi a été votée si
c’est l’essentiel de l’information, et si on s’attendait à ce qu’elle ne le
soit pas.
D’autre
part, il existe des “substituts du passif” commodes dans des cas où l’actif,
mais aussi le passif grammaticalement attendu serait peu naturel. C’est le cas
lorsque l’agent est un personnage collectif un peu vague, un on, les gens, la société, et lorsque le
verbe, à l’actif, a deux compléments d’objet, un direct et un indirect. Dans ce
cas, l’auxiliaire avoir peut suppléer
l’auxiliaire être : Louis XVI a eu la tête tranchée est plus
naturel que On a tranché la tête à/de Louis XVI et que La tête de Louis XVI a été tranchée. Il est évident que dans ce
cas, l’intérêt est de mettre en valeur la
personne de la victime.
Mais
il y a des cas ou l’agent, l’objet 1 et l’objet 2 sont d’importance
pratiquement égale et où le locuteur a le choix de la focalisation, donc de
l’ordre des mots, donc de formuler sa phrase à l’actif, au passif où par une
tournure pronominale, grâce à un emploi subduit, grammaticalisé, du verbe voir : Le préfet a remis la légion d’honneur à Monsieur le Maire peut être
aussi bien reformulé par La légion
d’honneur a été remise à Monsieur le Maire par le préfet, que par Monsieur le Maire s’est vu remettre la
légion d’honneur par le préfet.
Le
sujet on est tout à fait utilisable
dans des énoncés d’un certaine banalité, mais il ne peut pas servir de
complément d’agent à un verbe passif On a
retiré au chauffard son permis de conduire est parfaitement naturel. Mais
si je veux prendre pour thème le
chauffard, je suis obligée de dire (ou plutôt d’écrire, car la formule est plus
recherchée) Le chauffard s’est vu retirer
son permis de conduire.
On
peut citer encore un emploi du verbe faire
comme auxiliaire de mise au passif, propre à la langue familière. Supposons qu’un camion a renversé un piéton. Au
passif : un piéton a été renversé
par un camion. Mais nous entendrons facilement dans la conversation : Un piéton s’est fait renverser par un camion. Ce malheureux piéton
avait-il une part de responsabilité dans l’accident ?
Inattention ? Traversée à un endroit interdit ? Cherchait-il à se
suicider ? Possible, mais pas certain. Bien souvent, cette formule est un pur et simple substitut du passif.
Ce
premier type de reformulation, particulièrement simple et économique, a donc
l’intérêt de permettre des variations dans la mise en valeur de tel ou tel
élément de la phrase de départ, et d’orienter dans un sens ou un autre la suite
du discours. C’est un caractère fondamental qu’il partage, comme nous le
verrons, avec d’autres types qui jouent eux aussi du rôle dans la phrase des
différents actants d’un verbe. Mais il ne peut enrichir en rien le vocabulaire
de l’apprenant.
Il
est clair que d’une façon générale, reformuler un énoncé donné, c’est dire la même chose avec d’autres mots.
La
même chose ? Exactement la même chose, vraiment ? C’est ce que nous
verrons en envisageant successivement
La
reformulation au moyen de dérivés
La
reformulation au moyen de synonymes
La
reformulation au moyen de paraphrases
L’intérêt
pédagogique de la reformulation est qu’elle permet à la fois de travailler la
syntaxe, de confronter des parasynonymes, d’exploiter des métaphores, et de
donner ainsi à l’apprenant le moyen d’assouplir et de varier sa manière de
s’exprimer. C’est en somme un premier exercice de style.
Dans d’autres travaux, notamment dans le dictionnaire d’apprentissage de Jacqueline PICOCHE et Jean-Claude ROLLAND, intitulé Dictionnaire du français usuel - 15000 mots utiles en 442 articles paru à Bruxelles chez Duculot - De Boeck en 2002 les actants sont représentés par des symboles vides (A numérotés). On trouvera la justification de ce procédé dans la préface de cet ouvrage, accessible sur le site internet www.jacqueline-picoche.com.
Toutefois,
pour rendre la lecture de cet article plus agréable, nous recourrons, à propos
d’actants humains à deux prénoms aussi “vides” que des numéros : un prénom
masculin Léo et un prénom féminin Léa (empruntés à une méthode
d’apprentissage de la lecture, récente et déjà célèbre).
Il
s’agit de faire travailler l’apprenant sur les ”familles“ morpho -sémantiques
où un lexème produit des mots de différentes catégories grammaticales, avec
différents effets de sens, par le jeu des préfixes et des suffixes. Des règles
de dérivation relativement simples permettent de passer du verbe réparer aux dérivés réparation (nom d'action), réparateur
(nom d'agent) à l'adjectif réparable,
et à son antonyme irréparable ou du
nom courage à l’adjectif courageux et à l’adverbe courageusement.
Certains
noms sont dérivés de verbes : bricolage
de bricoler, certains verbes sont
dérivés de noms : chagriner de chagrin. Certains adjectifs sont dérivés
de noms : honteux de honte. Certains noms sont dérivés
d’adjectifs : blancheur de blanc. Peu importe au locuteur qui se
livre aux joies de la reformulation.
Mais
tout n’est pas aussi simple, et il y a des cas où un petit travail de
mémorisation est nécessaire. Par exemple, nouer
a pour dérivé nœud, aboutissement
en français d’un ancien dérivé latin. Dormir
et sommeil, tomber et chute, qui
n’ont aucun lien étymologique, fonctionnent exactement, au point de vue
sémantique et syntaxique comme des couples mot de base / dérivé.
Il
faut aussi prendre l’habitude de jouer des lexèmes savants sur lesquels sont
formés les dérivés de mots de base populaire. Ainsi, les dérivés de eau et de feu, tous formés sur des bases savantes ayant avec eux un rapport
étymologique plus ou moins étroit : aqu-,
hydr-, ign- etc.
Les
dérivés étant d’une autre catégorie grammaticale que le mot de base, leur
emploi oblige à reconstruire complètement la phrase de base ce qui constitue un
excellent exercice de syntaxe en même temps que de sémantique. C’est
particulièrement intéressant dans le cas de noms dérivés de verbes, qui peuvent
occuper dans la phrase toutes les places réservées à un nom et, en même temps,
conserver les compléments du verbe, si le locuteur l’estime utile. Supposons
que Léo pratique le saut à la perche. Léo
a sauté trois mètres ; tous ses camarades en ont été étonnés se
reformule très naturellement en Léo a
fait un saut de trois mètres ; tous ses camarades en ont été étonnés.
D’où la possibilité de dire Le saut de
Léo a étonné tous ses camarades. Ou bien Léo a étonné tous ses camarades par un saut de trois mètres ou bien
Tu as vu le saut de Léo ? Trois
mètres !
Bien entendu, on retrouve, dans ce type de reformulations, les mêmes différences dans le rapport thème-rhème que dans le type précédent.
Dans ce cas, il y a un jeu entre les
verbes être et avoir qui assurent le passage du nom de qualité à l’adjectif et
vice-versa.
On annonce une grande
nouvelle : Léa s’apprête à traverser
l’Atlantique en solitaire. Le commentaire Elle est courageuse laisse entendre que c’est chez elle une
disposition permanente et la suite pourrait être Ça ne m’étonne pas d’elle.
Le commentaire Elle a du courage est ambigu. Il peut être interprété exactement
comme le précédent ou bien signifier que c’est la révélation ponctuelle de
cette qualité.
Si je veux préciser la deuxième
interprétation, je devrai dire elle a le
courage d’entreprendre cette traversée auquel cas le commentaire pourrait
être Ça m’étonne d’elle ! ou Eh ! bien, je l’admire.
Léo a des rhumatismes est ambigu. Il en a d’ordinaire ou
pour une fois ? Si je veux privilégier un état habituel je devrai dire Léo est rhumatisant. Si je veux parler
d’un état passager il faudra que je précise l’articulation où il a mal
aujourd’hui ou que j’introduise le mot crise :
Il a des rhumatismes aux deux genoux
ou bien il a une crise de rhumatismes.
Mais
l’opposition duratif / ponctuel ne fonctionne pas toujours : Léo a la grippe et Léo est grippé sont exactement équivalents, la grippe n’ayant pas
de forme chronique.
Et
le jeu nom / adjectif n’est pas possible dans tous les cas, selon, par exemple
que l’adjectif a pour support un nom catégorisé “humain” ou un nom catégorisé
“non humain” (concret ou abstrait).
Léo,
artisan, n’a pas fait payer une petite réparation à sa vieille voisine Ursule.
Commentaire Il est trop bon, Ursule est
moins pauvre qu’elle n’en a l’air. Reformulation : Il est d’une bonté excessive, il pousse la
bonté trop loin.
Mais
Ce vin est très bon, je l’apprécie ne peut pas se reformuler en *J’apprécie la grande bonté de ce vin. Il
faudra que je trouve un synonyme pour cette *grande bonté, par exemple J’apprécie
l’excellente qualité de ce vin.
Il existe en français un grand
nombre de noms d’action ou d’état dérivés de verbes, qui ont besoin, pour
fonctionner dans la phrase de verbes très usuels, qui ne conservent dans ce
type d’emploi, qu’une faible partie de leur sémantisme et qui forment avec eux
des locutions plus ou moins synonymes du verbe de base. On appelle de tels
verbes des "verbes opérateurs" ou "verbes supports". Le
plus fréquent est faire qui s’associe
avec toutes sortes de noms (Marcher,
faire de la marche). Donner, (Alerter, donner l’alerte) prendre (Succéder, prendre la succession), mettre (embarrasser, mettre
dans l’embarras) ont aussi leur importance. Certains, très spécifiques,
comme commettre (un crime, une faute) ou accomplir
(une tâche un devoir) ne
s’associent qu’avec un tout petit nombre de noms.
La plupart des noms ne s’associent
qu’avec un seul support, mais quelques-uns en acceptent plusieurs : Léa se promène peut se reformuler :
Léa fait une promenade / est en promenade.
Il y a dans certains cas un rapport
de réciprocité entre les verbes supports :
Léo
a giflé Léa peut se
reformuler en Léo a donné une gifle à Léa
et Léa a reçu une gifle de Léo. Et
le locuteur pourra trouver commode de supprimer l’expression de l’agent et de
dire simplement Léa a reçu une gifle.
Différents supports peuvent
signifier différentes étapes d’un processus. Exemple : L’armée contrôle l’aéroport, reformulé
en L’armée prend / a / perd le contrôle
de l’aéroport. Même cas pour ordonner
de + infinitif reformulé en donner l’ordre, recevoir l’ordre, avoir
l’ordre de + inf.
L’opposition
duratif / ponctuel fonctionne ici tout aussi bien que dans le cas précédent. Léa dessine est ambigu, si aucun
complément d’objet n’apparaît. Est-elle dessinatrice ou fait-elle en ce moment
un dessin ? Un simple changement d’article devant le nom dérivé suffit à lever
l’ambigüité. Si je dis Elle fait du
dessin, c’est une occupation habituelle, voire professionnelle. Si je dis Elle fait un dessin, c’est une action ponctuelle. Ah ! ces “petits
mots”, qui n’ont l’air de rien, quelle efficacité !
Je
peux même, dans le cas d’un verbe dérivé d’un nom d’instrument, raffiner en
utilisant la locution un coup de et
opposer Léa balaie la salle de séjour /
fait un bon balayage de la salle de séjour, donne un coup de balai à la salle
de séjour. De même on peut opposer peigner,
brosser à donner un coup de peigne,
de brosse, marteler à donner un coup de marteau.
Une
autre opposition importante est la différence de niveau de langue qui résulte
de l’emploi du nom dérivé.
Léo est tombé dans son
escalier vous
annonce, tout émue, la femme de ménage ! Reformulation : Léo a fait une chute dans son escalier.
Pas de doute ! vous êtes dans le cabinet du médecin.
La
chose est plus nette encore quand on ajoute un adjectif dérivé et l’emploi d’un verbe opérateur n’est pas toujours indispensable
: Léo et Léa expliquent leur projet à des amis sous une forme orale
parfaitement naturelle : On va
construire notre maison. On a le droit de la construire sur notre terrain. Ça
va couter cher. Reformulation : Nous
envisageons la construction de notre maison sur notre terrain qui est
constructible. Le cout de cette construction sera élevé. Pas de
doute ! Ils écrivent à l’administration compétente pour obtenir un permis
de construire, ou à leur banque pour obtenir un prêt.
Dans
de nombreux cas, la reformulation par le nom dérivé que ce soit d’un adjectif
ou d’un verbe, donne à l’énoncé quelque chose d’intellectuel, de savant,
d’officiel, éventuellement, selon la circonstance, d’un peu prétentieux.
Les
vrais synonymes, substituables les uns aux autres sans aucune différence de
sens sont des oiseaux très rares. Mais de nombreux “parasynonymes” peuvent se
substituer sans changer fondamentalement le sens de l’énoncé. Ils peuvent le
rendre plus précis ou plus vague, changer son niveau de langue ou impliquer un
jugement, un autre point de vue sur son contenu, le
moins marqué jouant le rôle d’hypéronyme et les autres celui d’hyponymes.
Synonymes jouant sur
différents degrés de précision :
Il
s’agit surtout de noms ayant entre eux un “genre commun” et quelques
“différences spécifiques”. Ils constituent des “paradigmes” d’unités plus ou
moins nombreuses qui nous aident à structurer notre vision de la réalité et
sont enregistrés tout prêts à l’usage, au fond de notre mémoire.
On apprend à des chiens à guider les aveugles, dit Léa. – Oui, répond Léo surtout des Labradors; ce sont les chiens les plus aptes à ce dressage.
Combien coutent ces
deux fauteuils, demande Léo à l’antiquaire ? Réponse : La bergère coute 5000 euros ; le cabriolet n’en coute que 2000.
Léo
parle comme tout le monde. L’antiquaire parle en spécialiste de l’ameublement.
Tous
les vocabulaires techniques comportent – et pas seulement dans la catégorie
“noms” – différents niveaux de précision.
Synonymes jouant sur
le niveau de langue :
C’est un lieu commun de dire qu’on n’écrit pas comme on parle, qu’on ne parle pas de la même façon dans toutes les situations, et que même dans une situation donnée, des choix sont possibles.
Apprenant la triste
nouvelle Léa s’est mise à pleurer. Si
je substitue chialer à pleurer, je parle “vulgaire”. Si je dis Léa a fondu en larmes je m’exprime d’une
façon plus recherchée, outre que j’insiste sur la violence du phénomène.
Sortez, Monsieur est le cri de la vertu indignée. Casse-toi, salaud la conclusion d’une
dispute entre voyous.
Léo
est content : Le déjeuner était bon,
Léa – Bravo, Léa, s’exclament les copains, c’était une bonne bouffe ! – Un invité important venu pour un
déjeuner d’affaires dit, en prenant congé, Merci,
chère Madame, de cet excellent repas.
On
peut faire entrer dans cette catégorie l’opposition entre archaïsmes et néologismes. Lorsque vous vous armez d’une boite de
cirage et d’une brosse, est-ce pour cirer vos chaussures ou vos souliers ?
Si c’est le mot soulier qui vous
vient spontanément à l’esprit, vous devez être d’un âge certain. Car enfin, le marchand de chaussures, c’est bien
des chaussures qu’il vous vend et pas
des souliers. Le mot soulier tend à se cantonner dans des
emplois spéciaux ou métaphoriques. Traditionnellement, les enfants, la veille
de Noël, mettent devant la cheminée ou près du sapin leurs petits souliers, et vous direz peut-être à un
solliciteur maladroit Je te vois venir,
avec tes gros souliers. Et si une conversation vous a mis mal à l’aise,
vous a fait souffrir comme des chaussures trop étroites, vous pourrez raconter
la chose en disant J’étais dans mes
petits souliers !
Si
Léo et Léa ont fréquenté tardivement une de ces “boites” où l’on danse et où
l’on boit, à moins qu’on ne fume, dans une sono assourdissante et des lumières
colorées, leur grand-mère dira Les jeunes
ont fait la java toute la nuit et les petits-enfants On s’est éclatés toute la nuit.
Soit la phrase de base : Léo regarde Léa. Il y a bien des
manières de “regarder” un être vivant et il peut y avoir intérêt à
préciser :
Léo
contemple Léa :
“profondément amoureux, il est en admiration devant sa beauté, sa grâce,
l’expression de son visage”.
Léo
examine Léa :
“Léo est médecin et Léa est sa patiente”.
Léo
dévisage Léa :
“Le visage de cette dame lui dit quelque chose ; il l’a peut-être connue
autrefois ; il cherche à la reconnaître”. Ou bien, “il cherche à lire sur
son visage quelque chose de ses sentiments”.
Léo
surveille Léa :
“il la regarde agir, de peur qu’elle ne fasse quelque bêtise”.
Léo
observe Léa :
“Il la regarde agir afin de pouvoir tirer une conclusion, un enseignement, de
son comportement”.
Léo
fixe Léa : “Il
la regarde assez longtemps sans détourner les yeux. Dans quelle
intention ? Pour qu’elle s’en aperçoive ? C’est un muet
reproche ? une muette invitation ?”
Soit la phrase de base : Léo est mort. Il y a bien des manières
de parler de la mort d’un être humain, même sans recourir au riche vocabulaire
de l’argot en ce domaine :
Léo
est décédé :
“formule administrative”.
Léo nous a quittés “ : Il est parti. Pour un monde
meilleur ? Adieu, Léo”.
Léo a disparu : “Il n’est plus parmi nous.
Il nous manque…”
Supposons
maintenant qu’il soit mort de mort violente. Les choses se corsent !
Léo a été enlevé par
des terroristes ; ils l’ont assassiné : “Ce sont des criminels. Léo
défendait la démocratie, la justice et le droit”.
Léo a été pris en
otage par des résistants. Ils l’ont exécuté : “Triste nécessité dans une juste guerre. Après
tout, Léo était dans le camp des méchants…”
Léo a tenté de
s’enfuir, ils l’ont abattu :
“simple bavure, dans le feu de l’action. Ils l’ont abattu comme ils auraient
abattu un animal dangereux”.
Selon
que les journalistes racontent l’épisode d’une façon ou d’une autre, il est
clair qu’ils se situent dans un camp ou dans l’autre. Difficile de rester
neutre en pareil cas !
Et
pour parler d’un genre de mort très médiatisé de nos jours :
Il existe un nombre considérable de
mots “péjoratifs” ou “mélioratifs” qui permettent au locuteur d’influer, sans
en avoir l’air, sur l’opinion de son interlocuteur.
Supposons que Léo dirige une
entreprise et y fasse régner une certaine discipline. Sans la moindre variation
dans sa méthode, ses admirateurs diront Léo
est ferme, il fait preuve de fermeté. Et ses adversaires Léo est dur, sa dureté n’est pas supportable.
Dans le cas contraire, s’il laisse aller les choses, ses admirateurs diront Léo est souple, sa souplesse nous épargne
bien des conflits et ses adversaires Léo
est mou, sa mollesse engendre une certaine pagaille. S’ils veulent parler
plus savamment, ils diront Léo est
laxiste. Et c’est clair, le laxisme,
ce n’est pas bien du tout.
Ajoutons que dans le cas de
différence de niveau de langue, le niveau le plus bas est souvent péjoratif. Il
peut être normal, voir honorable, dans certaines circonstances, de porter un fusil. Mais être muni d’un flingue, c’est forcément louche et ne
peut révéler que de mauvaises intentions…
Tout
cela nous amène à rappeler, aux puristes qui préconisent d’employer en tout
discours “le mot juste”, qu’il n’y a pas un seul mot juste, mais tout un
éventail de “mots justes” possibles, dont la “justesse” dépend de la
circonstance dans laquelle ils sont proférés, et de l’intention avec laquelle
le locuteur les profère.
Chaque fois qu’un interlocuteur vous dit en substance “je ne
comprends pas ce que tu veux dire, peux-tu m’expliquer ?” vous lui
répondez nécessairement par une paraphrase de votre énoncé initial.
La paraphrase est
comparable à la variation musicale sur un thème donné. Dans ce domaine le
locuteur se sent libre d’employer les mots qu’il veut, de développer certains
points et d’en omettre d’autres, et de laisser paraître son point de vue
personnel. Pour l’élève, paraphraser
un texte est un bon exercice qui montre qu'il a vraiment compris ce que
l’auteur a voulu dire et permet de mettre en valeur son propre style.
Nous ne choisirons pas ici de paraphraser un texte littéraire,
mais nous nous paraphraserons nous-même en exploitant le riche réseau lexical
du verbe suivre
au moyen du meilleur exemple que nous avons pu trouver : celui du défilé
du 14 juillet.
Donc,
les citoyens, badauds et touristes qui se pressaient le 14 juillet 2006
derrière les barrières de sécurité, ont vu passer, de l’Arc de Triomphe à la
Concorde, 1. le Président Chirac debout dans une voiture blindée, en compagnie
de quelques généraux, 2. la Garde Républicaine à cheval, 3. les fantassins de
l’armée de terre, en tenue léopard, 4. les élèves de l’école Polytechnique avec
leur bicorne, 5. les élèves de l’école de Coêtquidan, naguère de Saint-Cyr,
avec leur casoar, 6. les légionnaires avec leur képi blanc, 7. différents corps
d’armée avec leurs uniformes spécifiques, 8. des gendarmes tenant en
laisse des chiens policiers, 9. des pompiers avec leur casque, 10.
les Auxiliaires Féminines de l’Armée de Terre (AFAT), 11. des motards sur leurs
motos et 12. les blindés, notamment le char Leclerc, avec ses canons.
Nous
allons essayer de raconter cela de diverses manières, des plus banales aux plus personnalisées.
a) en employant les métaphores de la tête et de la queue, le verbe suivre et ses dérivés :
La voiture du
Président était en tête du cortège, suivie de la Garde Républicaine à
cheval, et d’un détachement de l’armée de terre. Ensuite, passèrent les grandes
écoles militaires, Polytechnique et Coêtquidan. Diverses formations,
légionnaires, infanterie de marine, pompiers auxiliaires féminines,
constituèrent la suite du cortège dont les blindés formèrent la queue. Mais
quelle queue !
b)
en employant les locutions ouvrir la
marche et fermer la marche précéder, succéder, succession, et
successivement :
La voiture du Président ouvrait la marche ; elle précédait un détachement de la Garde Républicaine. Apparurent successivement les fantassins de l’armée de terre, les Polytechniciens et les Saint-Cyriens. Puis, ce fut une succession de corps d’armées parmi lesquels la légion, l’aviation, l’infanterie de marine et bien d’autres. Les blindés, avec le char Leclerc, fermaient la marche.
c)
en employant les mots premier et dernier, devant, derrière, et la suite des nombres :
Le premier à passer ça
a été Chirac avec les généraux. En numéro 2, la garde républicaine à
cheval ; en numéro 3, l’infanterie. Après, les grandes écoles,
Polytechnique devant Saint-Cyr. Par derrière les légionnaires, les pompiers,
les AFAT, et les motards. Qu’est-ce que j’aimerais être motard plus tard quand
je serai grand ! En dernier, on a vu passer les blindés. Mais
c’était le plus intéressant. Le char Leclerc, il a des canons super !
d) en employant les adverbes d’abord, avant, après, puis, enfin :
D’abord, les
autorités ! Le Président de la République, qui nous saluait, entouré de
généraux. Puis la Garde Républicaine qui avait sorti pour l’occasion ses plus
beaux chevaux et ses plus brillants uniformes. Puis différents carrés de
militaires, tous de la même taille, pas une tête dépassant l’autre, marchant au
pas dans un ordre impeccable, les bicornes des polytechniciens avant les casoars des Saint-cyriens, les légionnaires
avant les pompiers et les AFAT après. Tout ça, c’était plutôt folklo !
Enfin, on a vu apparaître ce qu’on
attendait depuis le début, le char Leclerc armé de ses canons. Avec ça, ils
peuvent “trembler”, les “ennemis de la France” !
e)
en mélangeant sans scrupule tous les mots ci-dessus :
Cette année encore, nous revenons de la revue, heureux et fiers d’avoir pu, comme on le chantait jadis “voir et complimenter l’armée française”. En tête du cortège, la voiture du Président de la République, se dirigeait vers la tribune qui l’attendait à la Concorde, dans une solitude majestueuse ; Jacques Chirac s’y tenait debout, saluant la foule, dépassant de sa haute taille les généraux qui l’accompagnaient. Elle était suivie, à bonne distance, de sa garde d’honneur, la Garde Républicaine à cheval en grand uniforme.
On vit ensuite se
succéder les représentants des d’institutions militaires et de corps d’armée,
tous de la même taille, formés en carré, marchant dans un ordre impeccable :
d’abord, les fantassins de l’armée de terre, en tenue léopard, puis l’élite des
jeunes destinés au commandement de nos valeureux soldats : les
Polytechniciens, parmi lesquels on remarquait une jeune femme qui portait le
bicorne aussi crânement que ses camarades, précédant les Saint-cyriens portant
casoar et gants blancs. On vit ensuite passer successivement, reconnaissables à
leurs uniformes, l’armée de l’air, l’infanterie de marine, la légion, les
pompiers, les AFAT, les motards. Nous avons remarqué particulièrement un
détachement de militaires tenant en laisse des chiens, excellentes bêtes si
utiles pour flairer la drogue, détecter les mines, et participer aux opérations
de sauvetage en cas de catastrophe naturelle ou provoquée.
Fermaient enfin la
marche les blindés et notamment le char Leclerc, symbole de la puissance de
notre armée, présent sur tous les champs de bataille où la France s’occupe à
rétablir la paix dans un monde déchiré par la guerre.
Revenons
à Molière. Paraphraser vos beaux yeux me font mourir d'amour !” par “les feux de vos
yeux réduisent mon cœur en cendres” est l’exploitation à la fois emphatique
et très banale de l’isotopie entre le mot amour
et le mot cœur et de la métaphore du feu traditionnellement associée à
l’amour. Deux astuces de style, dans le cas présent : Primo, le feu censé
bruler le cœur de monsieur Jourdain est assimilé à l’éclat du regard de la
belle marquise, de sorte qu’il y a transmission de feu entre l’allumeuse et
l’allumé, et que, secundo la
métaphore du feu est “filée” puisqu’on passe directement du feu à la cendre.
Il
est clair que la métaphore est une grande ressource de la paraphrase. Il y a
des métaphores d’une grande banalité, quasi lexicalisées, comme ici. Il en est
d’autres de plus personnelles et dans ce domaine, le professeur de français
s’efface devant la “créativité” de ses élèves.
Il
s’efface aussi devant un autre personnage, le psychothérapeute. L’auteure de
cet article, en demandant à Google le mot reformulation,
a eu la surprise de tomber sur un article dont le signataire : Thierry Tournebise, donnait toutes sortes de conseils aux
“écoutants” pour les aider à “reformuler” au mieux ce qu’expriment leurs
“écoutés” traumatisés par d’horribles expériences. Elle croit avoir compris que
la “reformulation” est une manière d’aider l’ “écouté” à parler davantage, de
l’inciter à ajouter à la reformulation de l’écoutant des compléments et des
corrections qui le libéreront de son angoisse. Elle a découvert que l’écoutant
devait tenir compte du “verbal”, certes, des mots de l’écouté, mais surtout du
“non verbal”, l’intonation de la voix ainsi que la gestuelle et les mimiques et
que loin d’être accessoire, le non verbal représente 90% du message
envoyé ! À la limite, quand un “écouté” se mure dans le silence, l’ “écoutant”
pourra “reformuler” son attitude en se contentant de lui dire sur un ton
légèrement interrogatif “Vous avez vraiment de la difficulté à parler ?”
Bref, elle craint que tout ce discours sur la “reformulation” ne
soit pas très utile au psychiatre. Elle espère toutefois qu’il sera de quelque
utilité au professeur de français, et elle remercie Sylvianne Rémi-Giraud,
professeur à l’université de Lyon II, de l’avoir aidée à relire cet article
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