DIASPORA
C'est un mot savant qui n'est
pas ancien en français. Il est directement emprunté du grec. C'est un mot grec
même pas francisé qui signifie "dispersion”. Parlons un peu de sa famille.
Il existait en grec ancien un verbe speirein
qui signifiait “semer”. En quoi consiste l'acte de semer, le "geste
auguste du semeur" comme disait Victor Hugo ? À prendre en main une
poignée de graines et à la lancer à la volée de telle façon que les graines
s'éparpillent sur la terre. C'est à la racine de ce verbe que se rattache le
nom de la semence humaine, le sperme,
le nom d'un type de graines particulier, les spores de diverses espèces végétales, comme fougères et des
champignons, et l'adjectif sporadique
qui se dit de phénomènes qui apparaissent çà et là, sans régularité, dans
l'espace ou dans le temps. Et il existe dans la mer Égée, des îles qui semblent
avoir été semées çà et là, qui forment l'archipel des Sporades. Donc le nom diaspora
est formé de spora et d'un préfixe dia qui signifie "à travers".
La première attestation de ce
mot en français ne remonte qu'à 1909 et s'applique d'abord exclusivement à la
dispersion à travers le monde antique des Juifs exilés de leur pays. Pourquoi
si tard ? Et pourquoi sous une forme grecque et pas sous la forme française dispersion qui aurait été normale ?
Parce qu'à l'époque, les travaux sur l'Écriture sainte, la Bible, les Évangiles
et sur l'histoire de l'Église primitive connaissaient un grand renouveau. C'est
un terme de spécialistes de l'histoire des religions qui l'ont emprunté aux
textes antiques écrits en grec sur lesquels ils travaillaient,
vraisemblablement des textes des Pères de l'Église. Pourquoi les Juifs ont-ils
été dispersés ou se sont-ils dispersés ? Parce que leur patrie d'origine, la
Palestine est une terre qui a été très convoitée par divers envahisseurs et
aussi parce que c'est une terre petite et plutôt pauvre qui ne peut pas nourrir
une population très importante. Dans une haute antiquité, par deux fois, des
envahisseurs, d'abord les Assyriens, puis les Babyloniens, déportèrent la
population et tous les Juifs déportés ne revinrent pas en Palestine. Puis
beaucoup s'expatrièrent d'eux-mêmes, en Égypte, en Asie mineure, en Grèce, à
Rome. Ce qui accéléra la dispersion fut une révolte qui éclata en Palestine contre
l'occupation romaine. Elle fut durement réprimée par le futur empereur Titus
qui assiégea et fit raser Jérusalem. Il resta peu de Juifs dans le pays qui
devint chrétien avant d'être conquis par les arabes musulmans au VIIe s.
Pourquoi leur dispersion
a-t-elle retenu l'attention plus que celle d'autres peuples, qui ont,
peut-être, été dispersés dans l’Antiquité ? Parce que les Juifs avaient
une forte conscience de leur identité, vivaient dans des quartiers séparés, et
ne s'assimilaient jamais entièrement à la société dans laquelle ils vivaient.
Par surcroit ils furent plus ou moins persécutés selon les époques dans les
pays de chrétienté et obligés de changer de résidence pour trouver ailleurs des
conditions de vie plus paisible. La dispersion fut le mode de vie ordinaire des
Juifs depuis l'an 70 jusqu'au sionisme, au début de la colonisation juive en
Palestine qui a abouti à la création de l'État d'Israël qui est loin de
regrouper tous les juifs, de sorte que la plupart d'entre eux vivent toujours
en diaspora.
C'est seulement à partir de
1949, après la guerre qui a entrainé tant de bouleversements que les
intellectuels ont utilisé le mot diaspora
de façon générale pour dire dispersion d'une communauté à travers le monde
; ensemble des membres dispersés, et qu'on a pu parler des diasporas
arménienne, libanaise, chinoise. Aujourd'hui où tant de gens sont chassés de
chez eux soit par la misère soit par des gouvernements tyranniques, soit par
l'un et l'autre, il y a un grand nombre de diasporas. Je connais une famille
vietnamienne dont les membres sont dispersés entre le Vietnam, la France, la
Suisse et les États-Unis. Ils gardent le contact entre eux ; ils pratiquent
leur langue en famille mais les enfants la savent moins bien que les parents ;
ils conservent certains modes de vie particuliers, notamment la cuisine. On
emploie généralement ce terme de diaspora
tant qu'il subsiste une conscience communautaire parmi ses membres. Le problème
pour les gens qui vivent dans ces conditions est celui de leur insertion ou de
leur assimilation à la communauté d'accueil. Dans quelle mesure tiennent-ils à
leur identité, dans quelle mesure ont-ils intérêt à s'assimiler ? La communauté
d'accueil leur offre–t-elle d'elle-même une image assez attractive ? Tout cela
crée des situations fort complexes !