LAÏCITÉ

 

Avec le mot laïcité nous entrons dans le domaine des relations entre l'État et les religions.

C’est un mot relativement récent puisqu'il n'est attesté en français que depuis 1871 c'est-à-dire l'époque où se préparaient ce qu'on a appelé les "lois laïques" dont nous parlerons tout à l'heure. Mais le mot laïc d'où il dérive est lui, très ancien, puisqu'il remonte au XVe s. C'est un emprunt au latin d'église l'adj. laïcus qui est lui-même un décalque du grec laïkos lequel signifiait "du peuple" et s'opposait à klêrikos qui signifiait "du clergé".

Dans la langue de l'Église, toute personne qui n'est pas clerc c'est à dire “prêtre ou titulaire des ordres mineurs” est laïque. Ce sens subsiste et il existe un nom dérivé, le laïcat qui signifie l'ensemble des laïcs par opposition au clergé.

 

Beaucoup plus tard, à peu près à l'époque de la formation du nom laïcité, un autre sens de l'adjectif laïque s'est développé : il s'est appliqué aux personnes qui souhaitaient, pour des raisons de liberté et de tolérance, que l'État soit complètement neutre en matière de religion. Les lois laïques, votées entre 1880 et 1905 ont consisté à disperser les congrégations religieuses, à les exclure de l'enseignement, à instaurer l'école laïque gratuite et obligatoire où l'on n'enseigne aucune religion, à faire l'inventaire des biens d'Église et à en confier l'administration à des commissions de laïcs, et à prendre toutes sortes de mesures destinées à ôter tout caractère religieux aux hôpitaux publics, aux cimetières, aux bureaux de bienfaisance etc. Elles se sont terminées, en 1905, par la séparation de l'Église et de l'État, à la suite de laquelle l'État ne subventionne aucun culte et ne rétribue plus les prêtres qui, jusque là avaient le statut de fonctionnaires.

À l'époque, les auteurs de ces lois étaient des gens violemment antireligieux qui souhaitaient faire disparaître de France le catholicisme. Cela provoqua d'énormes protestations de la part des catholiques. Et pourtant il faut reconnaître que le principe de la séparation, ou du moins de la distinction de l'Église et de l'État se trouve dans l'Évangile.

C'était au temps où la Palestine était occupée par les Romains. Quelqu'un demande à Jésus s'il faut payer l'impôt à César, autrement dit à l'empereur de Rome. Il se fait montrer une pièce de monnaie et demande “De qui est l'effigie que vous voyez sur cette pièce ?” On lui répond : “de César” et il reprend : “Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu”. C'est sur cette parole que se fondent depuis toujours les pays chrétiens pour distinguer ce qui relève du pouvoir temporel : la justice, les impôts, l'armée, l'administration, la politique en général : domaine de César, et le pouvoir spirituel qui relève de l'Église : son organisation interne, l'enseignement de sa doctrine, et les sacrements.

Dans des pays non chrétiens, notamment musulmans, on peut avoir affaire à ce qu'on appelle une théocratie, c'est à dire un régime ou le pouvoir politique et le pouvoir spirituel sont confondus et où le chef de l'État est en même temps un chef religieux et gouverne au nom de Dieu.

Dans les pays où les deux pouvoirs sont distingués plusieurs possibilités existent : César, c'est à dire le pouvoir politique, qu'il soit monarchique ou républicain, peut être chrétien ou ne pas l'être et s'il est chrétien il peut être catholique ou ne pas l'être.

Dans le cas où César est chrétien, ce qui a été le cas en Europe pendant tout l'ancien régime, il peut décider que sa religion est religion d'État, collaborer étroitement avec le pouvoir spirituel et ne tolérer aucune autre religion sur son territoire, ou en tolérer une ou deux autres avec de nombreuses restrictions. Si la religion d'État est le catholicisme, l'Église dépend du Pape et conserve une certaine indépendance par rapport au pouvoir politique. Dans le cas des pays protestants ou orthodoxes qui ne reconnaissent pas l'autorité du Pape, l'Église dépend beaucoup plus étroitement du pouvoir politique, c'est à dire qu'on retombe dans une sorte de théocratie. Cela pourrait être le cas en Angleterre, où la reine est officiellement le chef de l'Église anglicane, si elle avait le pouvoir de gouverner. Mais elle n’a qu’un pouvoir de représentation.

Dans le cas où César n'est pas chrétien, il peut persécuter l'Église et faire toutes sortes d'ennuis aux chrétiens. Cela a été le cas pendant la Révolution française, cela a été le cas dans les pays communistes et l'est encore dans certains d'entre eux. C'est le cas dans certains pays musulmans.

Ou bien il peut chercher à avoir de bonnes relations avec l'Église. Dans ce cas, il signe avec le Pape un concordat, c'est à dire une sorte de traité qui précise les droits et les devoirs des deux parties. C'est ce qu'avait fait en 1801 Bonaparte futur empereur Napoléon, qui, de plus, donna leur statut à la religion juive et à la religion protestante. De 1801 à 1905, la France a vécu sous le régime du concordat et c'est à ce régime qu'a mis fin la loi de séparation de l'Église et de l'État qui nous régit actuellement. Les départements d’Alsace et de la Moselle annexés par l’Allemagne en 1871 et rendus à la France en 1918 n’ont pas accepté cette séparation et sont restées sous le régime du concordat.

Dans la France d'aujourd'hui, qui est une république laïque, l'État n'a pas, en principe du moins, à prendre position sur les questions de doctrine religieuse ni à préférer une religion à une autre. Il offre à tous les enfants une école sans religion, à charge pour les parents qui le souhaitent de compléter l'enseignement de l'école par celui du catéchisme. Il ne subventionne pas les cultes ; il ne rétribue pas le clergé, il ne nomme pas les prêtres ni les évêques. Tout cela est à la charge des fidèles qui payent leurs prêtres s'ils veulent avoir des prêtres, et payent l'école religieuse à leurs enfants s'ils veulent une école religieuse (même si un compromis a été trouvé en 1959 avec les écoles privées sous contrat créées par la loi Debré). La religion est devenue une affaire purement privée et chacun est libre de pratiquer la religion de son choix sous la seule réserve de ne pas troubler l'ordre public. Ce système présente l'avantage de faire coexister pacifiquement, sans privilège particulier, sur le même territoire des gens qui n'ont aucune religion et des gens qui ont des religions différentes. Et finalement l'Église, après s' y être violemment opposée, a trouvé un avantage à ne pas dépendre du pouvoir politique et s'y est ralliée. Encore faut-il que les adeptes d’une religion ou d’une autre acceptent sa réduction à la sphère privée, ce qui n’est pas toujours le cas… et peut susciter des conflits.