NATIONALITÉ
Attention
à ce mot ! Il est traître! Il dit
deux choses voisines mais différentes, l'une culturelle, l'autre juridique. Le
passage de l'une à l'autre peut engendrer bien des malentendus, et on ne le
comprend vraiment qu’en le distinguant de mots voisins qui désignent tous
des groupes humains plus ou moins importants et plus ou moins organisés. C’ est
un mot savant calqué sur le latin utilisé au Moyen Age principalement dans les
universités où les étudiants parlaient latin et étaient regroupés en nations d'après leur origine
géographique. Il vit en français depuis le XIIIe s. Naturellement, on ne peut
pas parler de nationalité sans parler
de nation et dans l'étymologie du mot
nation, nous trouvons une base nat - (apparentée à la base gene- de génération) qui signifie
"naître" et qu'on trouve dans natif,
nativité, naturel. Une nation est
formée de gens qui sont nés dans le même pays qui leur appartient depuis une
longue suite de générations, qui est la terre de leurs pères, autrement dit
leur patrie. Ils en sont natifs, autochtones, indigènes,
ou comme on disait autrefois, ils en sont les naturels. Ils sont conscients de leur identité et constituent un
peuple parce qu'ils sont unis par différents faits de culture dont les
principaux sont un passé historique dont ils entretiennent le souvenir, la
langue, la religion et les mœurs, un certain mode de vie qui leur est propre.
Ils peuvent dire nous, nous autres
Québécois, Polonais, Libanais, en pensant à tout cela. La nationalité de ces gens-là c'est l'ensemble
de ces éléments qui font d'eux une nation.
Le
sentiment national, la conscience
d'appartenir à une nation, s'est
développé en France, surtout à partir de la guerre de Cent ans, quand les
Français se sont longuement battus pour ne pas de devenir anglais. Était-ce du
NATIONALISME avant la lettre (ce mot n’apparaissant qu’en 1798) ?
Avaient-ils tort ou raison de défendre leur identité ? La réponse à cette
question est libre, affaire d’opinion.
Il s’est
développé aussi au fur et à mesure que le royaume a gagné en centralisation et
que les notions de chrétienté et de vassalité ont perdu de leur force. Et au
XVe s. on voit apparaître le mot ÉTAT avec son sens moderne d’ “autorité
souveraine s’exerçant sur un territoire déterminé”, structure juridique pouvant
organiser une nation ou plusieurs comme ce fut le cas pendant des siècles, par
exemple, dans l’Empire Austro-Hongrois.
Et puis,
voilà que les Français, au XVIIIe s., s’intéressent à l’Écosse et introduisent
dans leur langue le mot CLAN (1746) et sa signification d’ “ensemble de
familles descendant d’un ancêtre commun”, avec son tartan particulier :
une minuscule nation, en somme. Et voilà que les grands voyageurs découvrent,
dans certains pays lointains des groupes humains relativement peu nombreux dirigés
par un chef ancestral et ils les appellent TRIBU (1798), mot qu’ils empruntent
à l’antiquité romaine et qui ne tarde pas à devenir péjoratif, ce qui amène les
ethnologues de la fin du XIXe s. à inventer le mot d’ETHNIE (1896) qui dit la
même chose, mais avec une objectivité et une froideur toute scientifique.
Le fait
est qu'un peuple assez nombreux, qui a une forte conscience de son identité, de
sa différence par rapport aux autres, a tendance à revendiquer ou à maintenir
son indépendance et à se constituer en État, ce qu'on appelle un État-nation, avec des frontières reconnues par les autres nations, qui délimitent le territoire national. il a un hymne national et des fêtes
nationales. La constitution précise quelle est la langue nationale. La nation possède une assemblée nationale qui représente les citoyens, une défense nationale, une éducation nationale. Elle organise et finance diverses institutions, comme
une bibliothèque nationale et, en
matière de sport, une équipe nationale.
On assiste alors à l'association
d'une réalité culturelle engendrée par l'histoire, chose affective, voire
passionnelle, et d'une structure de pouvoir politique de nature juridique qui
est un “monstre froid”.
Tout va
bien – ou à peu près bien – quand il y a coïncidence entre les deux structures
et que l’ensemble des individus gouvernés par le “monstre froid”, même
d’origines différentes, ont, comme le disait Renan, “la volonté de vivre
ensemble”, de se fondre dans un melting
pot à l’américaine et constituent ainsi une vraie communauté. Les problèmes
commencent quand la coïncidence n’existe pas : nations partagées entre plusieurs États (ex. les Kurdes,
jadis la Pologne), nations qui ne sont juridiquement que des provinces d'un
État plus grand qu'elles, (ex. le Québec), fédérations, empires regroupant
plusieurs nations, ou États pluriethniques comme il y en a beaucoup en Afrique,
avec le risque de tribalisme politique.
Récemment,
on assiste à la transformation d’États-Nations en États pluriethniques, par suite de l’installation d’immigrés qui
souhaitent vivre sur le territoire national, mais en y constituant des
communautés complètement hétérogènes au point de vue culturel et refusant
l’assimilation. Désormais l’État gouverne non une “nation” au sens étymologique
du mot, mais plusieurs, de dimensions bien différentes ! Conviendrait-il, dès
lors, de parler plutôt d’ “ethnies” ? Les Anglais, par exemple, ne
sont-ils plus qu’une grosse ethnie, à côté d’ethnies plus petites, la
Pakistanaise, la Malaisienne, la Chinoise, etc. ?
Il fut un
temps où l’on n'accordait la nationalité
française, c'est à dire la qualité de citoyen de l'État-Nation France qu'à des
gens qui résidaient sur le territoire national depuis de longues années,
parlaient français et étaient devenus plus ou moins semblables à des Français
natifs. Dans ce cas-là il n'était pas impropre de parler de naturalisation. On reconnaissait ainsi
qu'ils étaient devenus des naturels
du pays.
Mais à
partir du moment où l’on fait des citoyens français d'étrangers qui résident en
France depuis un petit nombre d'années, qui ont une culture tout à fait
différente de celle des natifs, et qui revendiquent hautement leur différence,
les mots de naturalisation et de nationalité deviennent étymologiquement
impropres. Il serait plus clair de parler d’acquisition
de la citoyenneté. Ils entrent dans une structure juridique, l'État
français, ce qui leur confère certains droits : celui de voter, de devenir
fonctionnaire, et certains devoirs, à commencer par celui de respecter les lois
du pays d'accueil.
Quant à la naturalisation au sens ancien du mot, autrement dit l'assimilation
à la culture du pays d'accueil, cela se fera de façon plus ou moins complète
avec le temps, et selon qu'ils en auront ou non la volonté. Et l’on constate
que les naturels adoptent certaines
coutumes des naturalisés. Après tout,
il y a quelques décennies, le couscous et le riz cantonais ne faisaient pas
partie de la cuisine nationale des Français.