CHAPITRE I

le signe lexical

I.  CRITÈRES DE DÉLIMITATION

Que signifie ce mot de mot qui a un équivalent au moins dans toutes les langues indo-européennes ? Les segments que l'écriture isole par des blancs correspondent-ils à une réalité linguistique bien détermi­née ? Quels sont les critères permettant d'identifier et de délimiter les unités lexicales dans la suite de sons qui frappent notre oreille lorsqu'on nous parle, et qu'on appelle chaîne parlée ou chaîne sonore ? On peut tenter de répondre à ces questions en se plaçant d'abord sur le plan phonique, ensuite sur le plan du fonctionnement des unités dans la chaîne parlée et de leur sens.

DUCROT et TODOROV, Dictionnaire..., pp. 257-262, Unités significa­tives.

A. MARTINET, Éléments de linguistique générale, ch. IV, Les unités significatives, Paris, A. Colin, 1961.

id. Le mot, in Problèmes du langage, collection «JDiogène », Paris, NRF, Gallimard, 1966, pp. 39 à 53.

 

Point de vue phonique (v. exercice 1, page 161)

L'accent joue clairement le rôle d'élément démarcatif dans certaines langues comme le tchèque, le finnois, le hongrois, où il frappe tou­jours la syllabe initiale ; dans d'autres langues (anglais, italien, russe etc.), il peut occuper diverses places, mais toujours la même pour un mot donné, sa présence signale donc une unité lexicale pleine. En français par contre, l'accent, assez faible, frappe en principe la der­nière voyelle du mot, à l'exception de e caduc ; mais la valeur démar-cative que pourrait lui conférer cette particularité est annulée par les faits suivants : d'abord, à l'intérieur d'un groupe de mots étroitement liés du point de vue syntaxique, ou syntagme, l'accent disparaît ; il ne subsiste que sur le dernier mot du groupe, de sorte que l'unité d'accentuation du français est beaucoup moins le mot que le syn­tagme. De plus, l'accent peut être déplacé sous l'effet d'une volonté d'expressivité : l'accent de Formidable !, qui frappe normalement le a peut très bien passer sur le o initial. Le français est donc l'une des langues par lesquelles le rôle démarcatif de l'accent est le plus faible.

Les contraintes phonologiques contribuent partiellement à aider l'auditeur à découper en mots la chaîne sonore qui frappe son oreille : lorsqu'un phonème, ou une combinaison de phonèmes, sont possibles à toutes les places du mot, même si c'est avec des probabilités di­verses, les indications fournies sont nulles ou incertaines. Mais lors­qu'ils sont impossibles à telle ou telle place du mot, ils donnent de précieuses indications. Alors que la présence d'un /0/, possible à toutes les places (ex. heureux, heureusement) n'enseigne rien, celle d'un /œ/, impossible à la finale absolue, enseigne qu'on n'est pas arrivé à la fin d'un mot. Les groupes tl, dl rares à l'intérieur (att(e)ler, dod(e)liner) et impossibles à l'initiale indiquent donc, avec une forte probabilité, la jointure de deux mots (va t(e) laver..., prends d(e) l'eau...). Il ne s'agit là, cependant, que de cas relativement rares.

L'allemand connaît le coup de glotte démarcatif, normal dans les mots commençant par une voyelle, auquel ne peut se comparer en français que certains hiatus provenant du refus de l'élision (le un, le onze), en particulier dans le cas de Vh dit aspiré (le harnais, un haricot). Mais d'ordinaire, le français permet toutes sortes de liaisons et d'élisions qui contribuent à effacer la frontière des mots composant un syntagme, d'où de larges possibilités de calembours et de fausses coupes. On peut noter cependant, de nos jours, une tendance à l'élimination des liaisons, d'où apparition d'un grand nombre de hiatus à caractère démarcatif étant donné leur rareté dans le courant des mots.

 S. ULLMANN, Précis... pp. 76-83, Le mot phonologique.

A. SAUVAGEOT, Portrait... pp. 36-46, La matérialité du mot.

D'une façon générale, on peut dire pourtant qu'en français moins qu'ailleurs la chaîne parlée ne connaît le mot comme unité phonéti­que. Malgré cela, son découpage de mots est chose acquise de bonne heure et ne présente pas, normalement, de difficulté majeure. La première dictée d'un très jeune enfant de notre connaissance, qui n'a pas tardé à montrer de bonnes dispositions grammaticales par la suite, s'est présentée sous la forme suivante : Lapou lapon du incoco. Des exercices de substitution terme à terme et des jeux de double interprétation d'énoncés ambigus devraient venir bien vite à bout de ces découpages fantaisistes. En effet, les traits démarcatifs phoni­ques ne jouent, dans le découpage en mots de la chaîne parlée, qu'un rôle d'adjuvants ; les critères principaux sont d'ordre syntaxique et sémantique. Selon la célèbre définition de Meillet, « un mot résulte de l'association d'un sens donné à un ensemble de sons donnés suscepti­ble d'un emploi grammatical donné ».

Point de vue syntatico-sémantique

A. Les unités graphiquement complexes (v. exercice 3, p. 162).

Sur le plan syntaxique, on peut isoler des unités de fonctionnement en faisant jouer divers critères dont les principaux sont ceux d'insé-parabilité et de commutation. Le critère d'inséparabilité, c'est-à-dire l'impossibilité d'intercaler un morphème quelconque, fonctionne bien évidemment pour les unités morphologiquement et graphique­ment simples telles que couteau, pendule, animal, ainsi que pour les unités morphologiquement composées, mais graphiquement simples, telles que anticonstitutionnellement ; mais son rôle principal est de tester le caractère lexical d'unités graphiquement complexes telles que pomme de terre ou assistante sociale. Impossible de dire *pomme jaune de terre ou *assistante très sociale.

Le critère de commutation, autrement dit, de substitution d'un élément à un autre, vient d'ordinaire confirmer ce que révèle le critère d'inséparabilité. Il est fondé sur le fait que, lorsqu'une unité complexe est lexicalisée, c'est-à-dire sentie comme un mot et non comme un syntagme, elle entre dans un réseau d'oppositions avec des unités simples, et tire de là sa valeur : Prenez la porte ! s'oppose à Restez ! avec lequel il se trouve en rapport d'antonymie et peut être remplacé par le synonyme Sortez ! Il est normalement impossible, dans une unité lexicale graphiquement complexe, de procéder à une commutation terme à terme sans lui faire perdre son statut de syn­tagme lexicalisé (c'est-à-dire fonctionnant comme un mot unique), autrement dit de mot composé, et sans la transformer en syntagme libre, association temporaire de mots indépendants : il est facile de substituer à pomme de terre des mots simples tels que navet ou carotte. Par contre, dans un contexte tel que L'enfant a modelé une pomme de terre glaise, il est évident qu'on a affaire à trois mots distincts, la difficulté d'introduire un adjectif entre de et terre est fortuite (épaisse, lourde seraient à la rigueur possibles) et la substitu­tion se ferait élément par élément (par ex. une poire en plâtre). On peut s'amuser à faire la même expérience avec pied à terre : un seul mot dans il a un joli pied à terre à la campagne qui exclut *un pied luxueux à terre, et admet la substitution de maison ou villa, trois mots dans // franchit péniblement la passerelle et posa un pied (endo­lori) à terre. Là encore, substitution élément par élément : il leva une main en l'air.

A cela s'ajoutent des critères secondaires comme l'impossibilité de coordonner ou de reprendre un seul des éléments du composé : *Un chemin de fer et de terre, ou *je préfère le chemin de fer à la route, le chemin est moins fatigant sont impossibles. Il ne fait donc pas de doute que pomme de terre, pied à terre, chemin de fer, assistante sociale et prendre la porte doivent être, malgré les disjonctions gra­phiques, considérés comme des unités lexicales fonctionnant exacte­ment comme des unités simples.

Cependant, ces critères constituent plutôt des indications que des preuves, le fait qu'un groupe de mots soit ou non lexicalisé n'est pas toujours incontestable, l'unité lexicale complexe n'a rien dans son aspect formel qui la distingue d'un syntagme libre, les critères ne sont pas toujours convergents et peuvent laisser place à diverses interprétations. Faire peur est commutable en bloc avec effrayer, mais le critère d'inséparabilité ne joue pas : cela me fait très peur, affreusement peur, une peur affreuse, et la coordination du second élément est possible : cela me fait peur et plaisir à la fois. Soit le groupe chemise de nuit : on ne dira pas *chemise rosé de nuit mais chemise de nuit rosé et on peut procéder à une commutation globale avec pyjama : une seule unité lexicale ? Oui, mais la commutation terme à terme est possible : robe de nuit, chemise de jour, robe du soir, tailleur du matin... Le groupe aiguille aimantée qui est une locution pour le physicien, dénotant une classe d'instruments, association stable destinée à exprimer un concept complexe et tendant vers l'universalité, pourrait être considéré par le lexicologue comme un des syntagmes libres formés autour du nom aiguille (à coudre, à injections...). Le problème des groupes de mots plus ou moins lexicali­sés est l'un de ceux que doivent résoudre ceux qui travaillent à la traduction automatique, ou plus modestement, à la traduction assis­tée par ordinateur : un ensemble sophistiqué et structuré de pro­grammes et de dictionnaires qui réalise une série d'analyses jusqu'à définir l'ensemble des interrelations existant entre tous les mots de chaque phrase. Il se fonde sur une multitude de renseignements concernant les associations possibles des mots ou les caractéristiques grammaticales, syntaxiques, sémantiques et prépositionnelles de chaque mot qui lui sont données par les dictionnaires de base. Après l'analyse, un choix est réalisé entre les multiples sens possibles des expressions grâce à un dictionnaire spécial dit des « expressions à cadre sémantique limité ». Ainsi va-t-on décider du sens adéquat de chaque mot en fonction du contexte syntaxique et sémantique. C'est pourquoi on observe que souvent — mais non toujours — les termes de l'unité complexe ont perdu leur valeur sémantique au profit de la valeur unitaire de l'ensemble : L'eau de Cologne n'est pas de l'eau et n'a que le rapport le plus ténu avec la ville de Cologne. Le meilleur critère de l'unité du mot composé est donc sémantique et résulte du fait qu'il est interprété comme le signifiant d'un concept unitaire et non de l'association d'un déterminé et d'un déterminant.

On consultera dans les Cahiers de Lexicologie : 1964, I, pp. 45-50, H. PHAL, Les groupes de mots ; 1973, II, pp. 3-34, P. CHARAUDEAU, Procédure d'analyse lexico-sémantique sur un corpus donné : « œil » ; 1978, pp. 53-70, J. CHETRIT, Les composés nominaux à joncteur à.

B. Les unités graphiquement simples mais morphologiquement complexes (v aussi pp. 21, 114 et suiv. et exercices 2 et 4)

Si l'on considère qu'un mot comme anticonstitutionnellement est dé-composable en quatre morphèmes (anti- « idée de négation, ou d'oppo­sition » ; constitution « ensemble des lois fondamentaleS-<i'un état » ; -el- « conforme à » ; -ment « de façon ») et équivaut à tout un syn­tagme ; « de façon non conforme aux lois fondamentales de l'État » ; qu'une forme comme donnerons se décompose en donn-, lexème expri­mant l'idée de « donner », -er-, morphème exprimant l'idée du futur, et -ons, morphème exprimant l'idée de première personne du pluriel, que le mot finlandais talossani se décompose en trois morphèmes et équivaut exactement à l'expression analytique française dans ma maison, on est en droit de se demander si l'objet de la lexicologie est le mot ou ce qu'il en reste, une fois dépouillé de ses affixes : le lexème. Il est, bien sûr, tentant de répondre : « le lexème », si l'on considère seulement le cas de formes fléchies (c'est-à-dire variables, appartenant à une conjugaison ou à une déclinaison, systèmes qu'on regroupe sous le nom de flexions), ou de familles de mots sans malice telles que orgueil, orgueilleux, s'enorgueillir, orgueilleusement, le contenu sémantique du lexème étant partout le même et le rôle des affixes parfaitement clair. Il n'en va pas de même dans bien des cas, qui sont peut-être la majorité.

Soit le mot constitution : faut-il y voir, globalement, un lexème, ou le décomposer en un lexème constitu- et un suffixe -tion ? Si, diachroni-quement, -tion est de toute évidence un suffixe, synchroniquement, constitution fonctionne en lexème simple dans la constitution de la Ve République, acception servant de base à constitutionnel, anticons­titutionnel, anticonstitutionnellement ; mais il fonctionne comme une unité complexe dans un contexte tel que la constitution d'un nouveau gouvernement s'avère difficile, où le rapport avec le verbe constituer est parfaitement net. Il faudra donc distinguer, selon les cas, un lexème constitu- et un lexème constitution-. Et pourquoi s'arrêter là ? Alignons à côté de constituer, constitution les mots instituer, institu­tion, destituer, destitution, restituer, restitution, substituer, substitu­tion. Le radical commun à toutes ces formes est évidemment -stitu- ; c'est incontestable historiquement, l'origine de tous ces mots savants étant parfaitement claire et l'identité formelle de leur radical nulle­ment fortuite ; à la rigueur, on pourrait trouver un sème commun à toute la liste ; mais ce serait d'une très faible utilité pour enseigner le maniement de ces mots en français moderne, puisque les Français n'ont pas conscience de l'existence, dans leur langue, d'un signe *-stitu- autonome qu'ils pourraient au besoin manipuler pour en faire le point de départ de néologismes. Il est donc plus que douteux que ce radical mérite le nom de lexème. Le lexème n'a d'existence réelle qu'à l'intérieur d'une famille de dérivés comportant une valeur sémanti­que commune, ou encore à l'intérieur de la déclinaison ou de la conjugaison d'un mot fléchi. Et qui dira le sens, en synchronie, du radical anim- qui apparaît à la fois dans animal, animer, et animiste ? Bien souvent, le lexème n'a pas de sens par lui-même, mais seule­ment dans un mot morphologiquement complexe, et sémantiquement simple, qui peut servir de base à d'autres (par ex. animer pour animateur, animation, ou animal pour animalier) bien souvent le sens d'un mot ne résulte pas de l'addition pure et simple du sens du lexème et du sens des affixes, mais constitue une synthèse originale, relevant d'une explication historique.

 

J. REY-DEBOVE et alii, Le Robert méthodique, dictionnaire méthodi­que du français usuel, Paris, 1982, 1 vol., 1617 p., est essentiellement fondé sur la décomposition des mots construits en lexèmes et affixes.

 

Il est donc prudent de dire que l'objet de la lexicologie est le mot. Et, si cette solution est la plus prudente, elle est probablement aussi la plus conforme à la réalité profonde du langage, etc. Si le français dans ma maison et le finlandais talossani, si l'anglais we shall give, le français nous donnerons et le latin donabimus pro­duisent les mêmes effets de sens, ce n'est peut-être pas exactement au moyen des mêmes opérations mentales. On trouve chez le lin­guiste français Gustave Guillaume, mort en 1959, dont la pensée a longtemps nourri la réflexion de ses disciples de l'Ecole des Hautes Études, de ses correspondants, et connaît actuellement un rayonne­ment limité, mais durable, des vues fécondes sur la genèse et la nature du mot.

Il a fondé tous ses travaux sur l'hypothèse qu'un système de pensée inconscient est sous-jacent aux systèmes sémiologiques et à leur fonctionnement. Il a donné le nom de psycho-systématique à l'étude de ce système, parfaitement distinct à ses yeux des moyens sémiologiques qui l'expriment et qui peuvent prendre des formes extrêmement diverses sans que le système s'en trouve altéré — en­core qu'une transformation du système psychique précède et engen­dre ordinairement certains remaniements sémiologiques. D'une façon générale, il considère que la pensée progresse par mouvements successifs allant de l'universel au particulier, du large à l'étroit, puis, de nouveau, mais sans retourner en arrière, et d'une manière diffé­rente, de l'étroit au large, du particulier à l'universel, selon une progression qu'il appelle temps opératif ; que cette pensée n'a d'au­tre moyen de prendre conscience de cette activité que d'opérer, à des places diversement situées sur la ligne du temps opératif, et par rapport au seuil inverseur séparant les deux mouvements de pensée ci-dessus, des coupes transversales, ou saisies, dont le bien-fondé sera prouvé par leur correspondance avec des faits de langue particu­lièrement significatifs, la réalité du système ne pouvant être établie que par la fécondité et la puissance démonstrative de l'hypothèse. En ce qui concerne la genèse du mot, un premier mouvement de particu-larisation consiste à passer de l'infinitude globale de l'univers au discernement d'objets de pensée particuliers ; un second mouvement, d'universalisation, consiste en l'élaboration du concept, chaque mot étant « universalisé du dedans autant que peut le supporter sans se rompre, sans s'évanouir, l'idée particulière qu'il exprime » (Langage et science du langage, p. 89), universalisation incomplète, donc, qui s'achève par l'association au concept de formes vectrices d'une grande généralité ; l'espace, le temps, le mode, le nombre, la personne et le type d'incidence ; genèse d'une matière sémantique combinée avec une genèse de formes. Ces formes vectrices, par leurs combinai­sons, expliquent la répartition des mots en parties du discours et nous aurons à en reparler au début du chapitre sur les mots en contexte.

Elles peuvent d'ailleurs elles-mêmes être conceptualisées et donner naissance à des mots autonomes. Un linguiste de tradition guillau-mienne, Gérard Moignet, a étudié le processus de « déflexivité » (ou perte de la flexion) par lequel le verbe latin, qui portait dans sa propre désinence l'indication suffisante de la personne, s'est vu ad­joindre en français un pronom personnel conjoint. Il y voit une ten­dance à la distinction du notionnel (c'est-à-dire ce qui relève de l'expérience de l'univers) et du formel (c'est-à-dire ce qui relève de la pensée elle-même) et pense que la langue gagne ainsi en rigueur analytique et en souplesse. Contrairement à l'opinion de W. von Wartburg qui ne voyait dans ce phénomène qu'un passage de la suffixation à la préfixation, il fait remarquer que l'antéposition n'est pas constante et que certaines insertions sont possibles entre le pronom conjoint et le verbe. « Un pronom antéposé est tout autre chose qu'un préfixe, c'est un mot de langue. Il y a un seuil décisif, en linguistique, entre ce qui a le statut de mot et ce qui ne l'a point » (Le pronom personnel français, p. 162).

G. GUILLAUME, Psycho-systématique et psycho-sémiologie du lan­gage in Langage et science du langage, Paris, Nizet, 1964, pp. 241-249.

M. WILMET, Gustave Guillaume et son école linguistique, Paris, Nathan, Bruxelles, Labor, 1972, 163 p.

Note terminologique

Les discussions suscitées entre grammairiens par le découpage de la chaîne parlée en unités significatives ne vont pas sans une grande variété dans la terminologie. Nous essaierons de définir clairement celle que nous emploierons, et, dans une perspective pédagogique, d'employer la plus simple possible.

Mots graphiquement simples et morphologiquement complexes

(v. p. 17 et pp. 114 et suiv., Les familles de mots).

Une terminologie assez courante et parfaitement admissible oppose au mot simple (types couteau,pendule, animal) le mot construit ou dérivé (type anticonstitutionnellement) et le mot fléchi (type donne­rons). Quant aux unités significatives minimales qui composent ces deux derniers types, leurs dénominations les plus anciennes, remon­tant aux débuts de la linguistique historique et comparée, reposent sur l'idée que tout mot construit comporte un élément désignant des notions relatives à la réalité, le sémantème (constitution-, pour reprendre l'exemple ci-dessus), et un ou plusieurs éléments dénotant des catégories de pensée générales, les morphèmes (anti-, el-, -ment expriment l'opposition, la qualité, la manière).

Ces notions datent d'une époque dominée par la pensée de Kant qui distin­guait, dans tout acte de connaissance, deux sortes d'éléments, les uns empi­riques, provenant des sensations, les autres tirées par l'esprit de l'esprit lui-même pour coordonner ces sensations, pures formes de notre connais­sance, qui ne sont rien d'autre que notre manière de nous représenter la réalité : le temps, l'espace, la quantité, la qualité, la relation. En somme, chez ces linguistes comparatistes, le mot était conçu comme reflétant dans un acte unique d'entendement l'union d'un contenu et d'une forme ; position voisine de celle de G. Guillaume, mais qui ne se confond pas avec elle, les formes vectrices dont il parle existant tout aussi bien dans le mot simple que dans le mot construit et n'ayant pas nécessairement besoin de mor­phèmes spéciaux pour s'exprimer.

Considéré au point de vue morphologique, le sémantème prend le nom de radical, et les morphèmes d'affixes, genre comprenant d'une part les flexions (classes fermées, très homogènes, se présentant surtout, dans les langues indo-européennes, sous la forme de dési-nences verbales ou de marques nominales du genre et du nombre), d'autre part les préfixes et suffixes moins rigoureusement organisés.

Des linguistes contemporains, surtout américains, ont critiqué cette conception des choses en faisant valoir qu'elle n'était nullement uni­verselle, qu'elle n'avait pas de sens dans la plupart des langues non indo-européennes, et que, même à l'intérieur de celles-ci, elle était plus valable pour les langues anciennes que pour les langues mo­dernes. Dès lors, tous les éléments entrant dans la composition d'un mot étaient appelés indistinctement morphèmes, les discussions portant surtout sur la synonymie et la polysémie de ces morphèmes, d'où la création de la notion de morphe ; plusieurs segments phoni­ques, en distribution complémentaire et porteurs du même sens, sont les morphes d'un même morphème : al-, v-, i-sont les trois morphes du morphème « aller » ; -ons, -ions, -mes, les morphes du morphème « première personne du pluriel ». Réciproquement, une désinence de substantif fléchi indiquant à la fois le genre, le nombre et le cas, appartient à plusieurs morphèmes à la fois et a reçu le nom de morphe porte-manteau.

Quel que soit le bien-fondé de ces remarques sur un plan général, dans une langue comme le français, une terminologie qui ne prend pas en considération la hiérarchie des divers éléments du mot ne va pas sans de grands inconvénients. C'est pourquoi A. Martinet, qui donne à toute unité signifiante minimale le nom de monème est amené à distinguer des monèmes grammaticaux qu'il appelle morphèmes, et des morphèmes lexicaux, les lexèmes. D'où un retour à une terminologie voisine de la plus ancienne, mais dépouillée de ses perspectives philosophiques et liée à une perspective syntaxi­que où le choix du locuteur a la première place.

Quant à nous, à propos des mots fléchis ou construits, nous désigne­rons l'élément lexical par le nom de lexème lorsque nous nous place­rons à un point de vue sémantique, radical ou base lorsque nous nous placerons à un point de vue morphologique. Nous nous interdi­rons, dans une perspective synchronique, d'utiliser le mot de racine, que nous réserverons à ces formes conjecturales et reconstituées dont les linguistes historiens et comparatistes supposent l'existence pour expliquer les rapports formels qui existent entre de nombreux mots de diverses langues indo-européennes. Nous adopterons, pour les autres éléments, la terminologie la plus usuelle, inspirée tantôt de l'un, tantôt de l'autre point de vue : morphèmes grammaticaux affixes, comprenant flexions, marques, préfixes et suffixes.

Les mots fléchis posent un problème particulier : un verbe français constitue-t-il un mot, ou autant de mots qu'il comporte de formes diverses ? Certains proposent d'appeler vocable le verbe global et abstrait, représenté dans les dictionnaires par son infinitif, et mot chaque forme individuelle. Nous refuserons cette terminologie, le mot vocable étant trop peu courant et ayant été employé, conventionnellement, de façons trop diverses. Nous croyons sans inconvénient de considérer le verbe, global et abstrait, comme un mot, et de parler, quand on veut mettre en valeur sa diversité morphologique, de formes de ce mot.

Unités lexicales graphiquement complexes (v. p. 15)

Certains linguistes, ajuste titre, du point de vue théorique, proposent une distinction terminologique entre l'unité graphique qu'ils appel­lent mot (ex. : pomme, de, terre, trois mots) et l'unité de fonctionne­ment (ex. -.pomme de terre, navet, carotte, trois unités), pour laquelle ils forgent un nom conventionnel : lexie (Pottier), synapsie (Benveniste), synthème (Martinet), unité syntagmatique (Guilbert), uni­té phraséologique (Dubois). Le plus courant, à l'heure actuelle, en France, est sans doute lexie. Nous ne l'adopterons pourtant pas, pour des raisons pédagogiques ; en effet, dans l'enseignement du vocabu­laire, c'est plus souvent l'unité de fonctionnement que l'unité graphi­que autonome qui sera prise en considération. Par conséquent, on serait amené à reléguer dans un emploi rare et technique le mot courant, usuel, compris de tous, et à utiliser presque partout un mot forgé, non universellement admis. Là même — et c'est le cas le plus fréquent — où unité graphique et unité de fonctionnement coïncident, il faudrait, en bonne logique, selon le point de vue auquel on se place, employer le plus souvent le mot forgé. Nous ne voyons pas, au contraire, quel inconvénient il y aurait à appeler mot, dans tous les cas, l'unité de fonctionnement. Dans le cas où cette unité est graphi­quement complexe et lorsqu'on veut attirer l'attention sur ce fait, on pourrait appeler ses éléments mots graphiques, et leur totalité, selon une terminologie très usuelle et bien connue de tous, mot composé ou locution. L'usage traditionnel semble réserver le terme de mot composé aux substantifs et adjectifs comportant un petit nombre d'éléments et celui de locution d'abord aux verbes (sans doute pour distinguer la locution verbale du type faire peur des temps composés du verbe, du type j'ai fait) ; ensuite aux adverbes, conjonctions et prépositions composés ; enfin, d'une façon très exten-sive, à ces innombrables syntagmes figés tels que baisser pavillon -« céder, se soumettre », ou fier comme Artaban - « extrêmement fier », qu'une étude lexicologique ne peut éviter de prendre en considération comme unité de fonctionnement.

 P. GUIRAUD, Les locutions françaises (Paris, PUF, Que sais-je ?, 1961), petit volume tout à fait instructif et intéressant.

A. REY et S. CHANTREAU, Dictionnaire des expressions et locutions figurées, Paris, Les usuels du Robert, 1979.

C. DUNETON, La puce à l'oreille, Paris, Stock, 1979.

Les fonctions lexicales

Tel est le nom donné par le linguiste russo-québécois Igor Melc'uk à des figements plus secrets, moins faciles à détecter, mais non moins essentiels pour un maniement convenable de la langue. Cette notion nouvelle et apparemment très féconde nous paraît être l'apport es­sentiel de son riche et complexe Dictionnaire explicatif et combina-toire du français contemporain, dictionnaire d'encodage dont l'objectif est de préciser les conditions nécessaires et suffisantes pour qu'un étranger emploie le mot étudié et lui seul dans tous les cas où il doit être employé, autrement dit de « prédire » tous les emplois d'un mot. C'est une extension de celle de locution figée, une théorie des combi­naisons de mots non libres ou « co-occurrences lexicales restreintes ». D'une part, il dispose d' une cinquantaine de concepts très généraux, vraisemblablement universels, transcendant les langues particu­lières, dont on trouvera la liste, la formalisation et l'explication dans les introductions du premier et du second volume du Dictionnaire. D'autre part il les applique systématiquement aux différents items faisant l'objet d'articles, pour débusquer les manières obligatoires de les réaliser qui pourraient exister dans ce cas précis à l'intérieur de cette langue particulière qu'est le français. Exemple : Soit la fonction réal exprimant le concept de « réaliser ». Il s'exprimera de diverses façons selon l'objet de la réalisation : on dit obligatoirement accom­plir, tenir une promesse — résoudre un problème — succomber à la tentation — assouvir sa haine — exécuter un ordre — suivre un conseil — et le Dictionnaire en question a pour objectif de mettre l'apprenant de français à l'abri du risque de se ridiculiser en disant

*accomplir un problème, *exécuter un conseil, ou *succomber à sa haine. La fonction culm, « culmination », permettra d'opposer le com­ble de la joie au paroxysme de la colère et à l'apogée de la gloire, toute interversion des termes étant irrecevable pour un francophone. Les articles sont conçus de façon rigide, selon un plan préétabli, et les polysèmes sont dégroupés en « lexèmes » traités comme des homo­nymes même si parfois un « pont sémantique » vient rappeler qu'il s'agit de divers emplois du même vocable. Ainsi la locution à la tête est traitée pour elle-même et non dans l'article tête. I. Melc'uk attache peu d'importance à la cohérence sémantique des polysèmes, rejetant cette perspective dans le domaine de l'étymologie, dont on n'a que faire, pense-t-il, pour enseigner une langue étrangère. Il ne s'agit pas encore d'une réalisation pratique, utilisable par les enseignants dans leurs classes, parce que d'une part les deux vo­lumes parus ne regroupent que 157 articles (et encore on y trouve des articles distincts, par exemple, pour barre — barre du gouvernail — barrer 1 — barrer 2 barrer l'horizon — barrer la route — barrer la voie barrer le chemin barreur) et que d'autre part la rigueur de la pensée a pour corollaire une formalisation complexe qui demande un véritable apprentissage avant d'être maîtrisée. A ce stade de son élaboration, c'est un ouvrage théorique extrêmement stimulant et qui pourrait certainement déboucher sur des applications pratiques en matière de pédagogie et même de traduction automatique.

I. MELC'UK, Dictionnaire explicatif et combinatoire du français contemporain, Recherches sémantiques, vol. I, Les presses de l'Uni­versité de Montréal, 1984, 172 p., vol. II, ibid., 1988, 332 p.