INTRODUCTION
« Qu'on ne dise pas que je n'ai rien dit de nouveau, la disposition
des matières est nouvelle. »
Pascal
Le mot étymologie est un mot grec ancien, etumologia,
que Cicéron a traduit en latin par veriloquium et qui signifie
littéralement « façon de parler véritable »,
c'est-à-dire « sens véritable d'un mot ». n n'apparaît
guère que iers le Ier siècle avant Jésus-Christ, mais
les préoccupations auxquelles il a donné un nom remontent plus
haut ; elles ne sont pas absentes des dialogues de Platon et il y a sans
doute une tendance fondamentale de l'esprit humain à se défendre
contre l'impression d'arbitraire produite par un mot in peu rare, en le rattachant
à un autre, plus iamilier et tenu pour plus ancien. L'« étymologie
populaire », ou regroupement instinctif des mots en « familles
» supposées, provoquant d'innombrables croisements entre •milles
historiques, est même un des principaux facteurs de l'évolution
du nxabulaire. Chaque fois que, dans ce dictionnaire, on trouvera un mot expliqué
par l'altération du terme originel (ou étymon), sous l'influence
d'un autre mot, on aura affaire à un cas d'étymologie populaire.
Ce mot grec, etumo-logia, implique deux postulats linguistiques.
Le premier est que les langues évoluent ; que les mots changent
de forme et de sens au cours des siècles. Cela, la science moderne,
bien loin de le contre-lire, l'a amplement vérifié et précisé.
Le second, que cette évolution est une
•?térioration et que le sens le plus ancien est le vrai sens
du mot. Concep-uon naïve? Certes, les Anciens n'avaient pas lu Saussure.
Les linguistes d'aujourd'hui sont bien convaincus que les vraies valeurs «
plus ou moins variées et complexes » d'un mot sont celles que
lui confère le réseau de relations qu'il entretient avec les
autres mots de la langue et, plus concrètement, avec les autres
mots du contexte dont il fait partie ; et cela, sans que les perspectives
historiques y jouent d'ordinaire le moindre rôle.
Néanmoins, la remontée vers les origines, sorte
d'archéologie linguistique, teste fascinante pour l'esprit, et
l'on est très loin d'avoir exploité entièrement rapport
que pourrait fournir la linguistique historique, et plus particulièrement
la lexicologie, à l'histoire de l'évolution de l'humanité.
Histoire de la science étymologique
Très ancienne comme activité de l'imagination et du rêve,
l'étymologique est, comme science, vieille de bientôt deux siècles.
On peut la faire remonter à la découverte du sanscrit, c'est-à-dire
aux dernières années du XVIIIe siècle. Cette découverte
a permis de dégager la notion de langue indo-européenne, et
de préciser la nature des relations — évidentes sur certains
points, obscurs sur d'autres, et de toute façon jusque-là déroutantes
— qui existent à l'intérieur de tout un ensemble de langues,
européennes pour la plupart. Diverses disciplines, connexes mais distinctes,
pratiquées au cours du XIXe et du XXe siècle par des générations
de savants, ont contribué à édifier la science étymologique
telle qu'elle se présente aujourd'hui :
1. L'étude comparée des langues anciennes a permis,
d'une part la reconstitution de racines indo-européennes, éléments
signifiants minimaux qui, à l'intérieur de la langue mère,
langue préhistorique non écrite, parlée vers le me millénaire
avant Jésus-Christ, obéissaient à des règles strictes
de structure et de transformation qui ont pu être déterminées
; d'autre part, la formulation des lois phonétiques qui régissent
l'évolution par laquelle les diverses langues anciennes sont issues
de l'indo-européen,
2. A l'intérieur de chaque grand rameau indo-européen, l'étude
comparée des langues vivantes a fait apparaître les lois
phonétiques qui régissent l'évolution de chacune d'elles
à partir de l'ancêtre commun. Cet ancêtre peut être
directement connu lorsqu'il s'agit d'une langue écrite comme le latin
(on distingue ici le latin classique, du Ier siècle avant Jésus-Christ,
le latin impérial, couvrant à peu près les trois premiers
siècles de notre ère, le bas latin, du IVe siècle au
Xe siècle environ, et enfin le latin médiéval et le latin
moderne, contemporains des textes écrits en français). Il peut
aussi l'être indirectement, seulement à partir de sa descendance
ou des langues écrites apparentées, quand il s'agit d'une langue
orale telle que le germanique commun ou le dialecte francique, introduit
dans le domaine gallo-roman par Clovis et ses troupes, ou même le latin
vulgaire, parlé dans la partie occidentale de l'empire romain, qui
s'écartait passablement de la langue littéraire écrite.
Dans ce cas, on part de formes reconstituées qui sont signalées
par un astérisque, ex. : le latin vulgaire *calefare, d'où
est issu chauffer;
3. La philologie, ou étude précise des textes anciens,
inventorie et date les différentes formes et les différents
sens pris par un mot au cours des siècles ;
4. La géographie linguistique, étudiant sur le terrain
les divers dialectes qui coexistent avec une langue officielle ou littéraire,
permet une multitude de rapprochements qui aiguillent très utilement
l'étymologiste. Ces dialectes sont aujourd'hui, pour la plupart,
fort délabrés ; mais les matériaux accumulés jusqu'ici,
et ceux qui pourront encore l'être dans les années à venir
constituent une véritable mine d'enseignements linguistiques de toute
espèce ;
5. La linguistique structurale — paradoxalement, étant
donné son orientation non historique — a apporté
récemment, grâce à la notion de « série »,
une contribution très intéressante à l'élucidation
d'un certain nombre de mots de caractère populaire et expressif jusqu'ici
expliqués de manière peu satisfaisante, ou totalement inexpliqués.
Notre dictionnaire lui doit principalement ses tentatives de regroupement
des mots à base onomatopéique ou expressive ; sa présentation
par séries des mots comportant une base phonétique commune et
provenant d'un « étymon » ou « mot-source »
commun ; enfin, le rassemblement en quatre annexes des mots fondés
sur un redoublement syllabique ou consonantique, des mots ayant pour étymon
plus ou moins lointain l'onomatopée d'un cri d'animal, et des mots
ayant pour étymon un nom propre de personne ou de lieu.
Aujourd'hui, on ne peut pas tenir l'étymologie pour une science achevée
(surtout en ce qui concerne l'histoire des « sens » des mots !)
ni, bien entendu, pour une science totalement sûre : n'étant
fondés ni sur la déduction logique ni sur l'expérimentation,
les rapprochements proposés entre mots de diverses langues et de diverses
époques sont forcément conjecturaux. La conjecture confine à
la certitude pour bon nombre de mots pan-romans, ou pan-germaniques ou pan-indo-européens,
d'évolution phonétique régulière ou du moins
claire. Son degré de probabilité est plus faible quand il faut
faire appel aux notions d'étymologie populaire, d'analogie et de croisement
; ou bien lorsque, tout étymon d'origine indo-européenne faisant
défaut, on est amené à postuler un substrat linguistique
antérieur aux grandes invasions préhistoriques auxquelles nous
devons l'essentiel des langues que nous parlons actuellement ; ou encore quand
il s'agit de mots expressifs fondés sur des structures consonantiques
habituellement associés à certains effets de sens, sans qu'on
puisse parler clairement d'emprunt ou de filiation d'une langue à l'autre
(voir par exemple des articles comme bobine, bouffer, choper, taquet,
etc.).
Néanmoins, on ne peut tenir pour vraisemblable une profonde remise
en question des résultats acquis. Les zones d'ombre subsistent surtout
dans le domaine des dialectes et de l'argot, et il se peut que la solution
des problèmes pendants remette en question l'étymologie
de certains mots français. Mais les mots du français usuel véritablement
obscurs ne constituent qu'une frange mince. Encore ne s'agit-il que de mots
populaires, c'est-à-dire transmis depuis leurs origines par tradition
orale ininterrompue. La masse énorme des mots savants directement empruntés
par voie écrite au latin et au grec qui constituent, sinon en fréquence,
du moins en nombre, le plus gros de notre vocabulaire, ne pose aucun problème
d'identification.
On peut donc aujourd'hui tenter de prendre une vue d'ensemble des résultats
d'un labeur collectif si long, si minutieux et si persévérant
; et il est certain qu'après tant d'ouvrages de valeur, la seule
justification d'un nouveau dictionnaire étymologique est la présentation
synthétique des faits.
L'objet de ce dictionnaire
Le premier but visé dans cet ouvrage a été de donner
à toute personne intéressée par les origines du français,
et même si elle ignore les langues anciennes, la possibilité
de replacer dans un ensemble l'étymon grec ou latin
trop souvent inconnu d'elle, que lui présentent les dictionnaires étymologiques
de type classique. C'est l'objet même de l'introduction qui figure en
tête des articles de quelque complexité. On est donc remonté
dans la préhistoire de chaque mot aussi loin que cela a semblé
utile (et, bien sûr, possible) pour l'intelligence des phénomènes
propres à la langue française. On n'est pas toujours allé
auusi loin qu'on aurait pu envisager de le faire.
Ainsi on n'a eu recours aux racines indo-européennes que dans deux
cas : celui, très fréquent, où des mots français,
issus directement ou par emprunt de divers rameaux indo-européens (latin,
grec, germanique ou celtique) peuvent être rattachés à
une seule et même racine indo-européenne (voir par exemple
les articles maçon, rade) ; en second lieu, celui, plus rare,
où tous les mots de la famille étaient issus du latin, mais
où, en latin même, cette famille avait donné naissance
à des rameaux si divergents que seul le recours à l'indo-européen
pouvait en montrer la cohérence initiale (par exemple les articles
paix, venin).
Dans les autres cas, on s'est contenté de l'étymon latin, grec,
germanique ou autre, et éventuellement de sa famille immédiate.
De plus, quel que soit le niveau historique ou préhistorique choisi
ou possible, on n'a cité, parmi les représentants de la famille
de l'étymon, que ceux qui avaient un rapport direct avec les mots français
figurant dans le corps de l'article, et non tous ceux qui auraient eu un intérêt
quelconque pour la justification de la forme ou du sens de l'étymon.
Ce dictionnaire est un dictionnaire étymologique du français
moderne usuel, et non des langues indo-européennes en général.
Enfin, on ne pouvait envisager, étant donné les dimensions de
l'ouvrage, de s'étendre sur les causes des avatars d'une racine indo-européenne,
n faut que le lecteur, à moins de recourir aux ouvrages spécialisés
traitant de ces questions, tienne pour acquis, par exemple, que, par le jeu
des alternances vocaliques, une seule et unique racine peut apparaître
sous les formes *gen-, *gon-, *gnâ- (voir l'article gens) et
que deux mots apparemment aussi dissemblables que le latin ventre et
le grec bainein représentent un seul et unique ancêtre à
*gw- initial (voir l'article venir).
La méthode du dictionnaire
Une des particularités essentielles de ce dictionnaire est donc de
présenter systématiquement des familles historiques complètes
au niveau du français moderne. Ce parti pris initial entraîne
plusieurs conséquences :
1. La forme des mots est première, dans notre présentation,
et leur sens, second. Les regroupements de mots sont fondés d'abord
sur la communauté d'origine, et par surcroît, toutes les
fois que leur nombre le permet, sur l'identité d'une base phonique.
Ainsi se trouvent regroupés dans certains articles (voir par exemple
la base -cid-, dans l'article choir) des mots qui apparaissent
synchroniquement comme totalement déliés les uns des autres,
alors qu'au contraire, dans d'autres articles, même étendus,
ou du moins dans un grand nombre de leurs paragraphes, une sorte de fondement
sémantique commun reste visible (voir par exemple l'article voûte)
-,
2. Dans les cas de supplétisme, par exemple celui du verbe
aller, qui emprunte ses diverses formes à trois verbes latins
différents d'origine parfaitement hétérogène,
on a opéré systématiquement les disjonctions nécessaires.
On trouvera donc un article aller, un article j'irai et
un article je vais, avec renvois de l'un à l'autre. Des cas
semblables ou analogues se trouvent dans les articles être, je fus
et ester; offrir et oublie; pondre et
poser.
3. On a été amené à mettre en valeur le fait qu'il
n'existe pas, historiquement parlant, de cloisons étanches entre
les diverses catégories grammaticales : mots autonomes porteurs
d'un sens plein (noms communs et noms propres ; noms et verbes ; substantifs,
adjectifs et adverbes), mots autonomes à fonction grammaticale
(tels que pronoms, prépositions et conjonctions), éléments
significatifs sans autonomie dans la phrase (tels que préfixes
et suffixes). Le lecteur trouvera de bons exemples de cette interpénétration
des catégories dans des articles comme -ment, qui, soi, ou y.
Les noms propres (prénoms, patronymes, toponymes) n'ont été
cités que rarement, et seulement dans les cas où ils entraient
tout naturellement dans une famille de noms communs. On a cherché à
établir un répertoire aussi complet que possible des préfixes
et des suffixes représentés en français moderne : cela,
toujours dans une perspective historique, car un certain nombre d'entre eux
n'avaient valeur de préfixes et de suffixes qu'au niveau de la langue-source,
ou ont perdu en français moderne la vitalité créatrice
qu'ils avaient en ancien français. On a établi aussi un répertoire
de cette sorte particulière de préfixes et de suffixes que
sont les éléments de composés savants, véritables
matériaux préfabriqués dont use et abuse la langue moderne.
Une histoire de la langue
Le second objectif de ce dictionnaire est de donner une vue suffisamment
juste de l'histoire du vocabulaire français. Un de ses fondements
principaux résident donc dans l'opposition entre mots populaires et
mots savants.
Les premiers, soumis à l'érosion phonétique et aux innombrables
accidents de l'étymologie populaire, ayant généralement
perdu toute ressemblance avec leur étymon, bref, devenu des mots
essentiellement français, forment le noyau central de notre vocabulaire.
Mais si beaucoup d'entre eux sont parmi les plus fréquents de la langue,
ils ne sont pas pour cela les plus nombreux. En effet, au cours des siècles,
les clercs, les juristes, les lettrés, les savants ont enrichi le français
d'innombrables mots grecs ou latins des mots grecs, le plus souvent, par l'intermédiaire
du latin), qui, légèrement francisés, forment bien souvent
avec les mots populaires des couples de doublets.
On a donc adopté le parti de commencer toujours les articles complexes
par les mots populaires, et de prendre en principe comme entrée
de l'article le mot de formation populaire le plus simple de toute la famille
étudiée : c'est du reste aussi, bien souvent, le plus ancien.
Ceci pour éviter avant tout de donner l'impression que le français
n'est qu'un démarquage du grec et du latin, et pour bien mettre en
valeur ce qu'il y a dans notre vocabulaire de plus original et de plus ancien.
Le lecteur devra donc s'habituer à trouver par exemple des mots comme
téléphone sous antienne, et cycliste sous quenouille.
Ensuite viennent les mots savants, classés par origine, par
bases phoniques, et, à l'intérieur de ces deux catégories,
par ordre chronologique, toutes les fois qu'une raison de regroupement sémantique
(à ce niveau terminal seulement) n'était pas prédominante.
On a réservé aussi leur place, bien sûr, aux mots
demi-savants (c'est-à-dire des mots savants empruntés assez
tôt pour avoir subi ensuite une certaine évolution phonétique,
ou des mots populaires retransformés, à un certain moment de
leur histoire, sous l'influence de leur étymon latin, réel ou
supposé), ainsi qu'aux mots empruntés à des langues
vivantes -, mais cela avec une certaine souplesse. On les trouvera tantôt
rassemblés dans une partie ou une sous-partie distincte, tantôt
rapprochés de mots populaires, tantôt rapprochés de mots
savants, selon l'intérêt que paraissait présenter tel
ou tel regroupement dans tel cas particulier.
Ainsi, il est possible de trouver dans un même article le même
mot latin sous une forme populaire, une forme empruntée et une forme
savante ; et aussi d'y trouver juxtaposés le mot simple de formation
populaire et les dérivés savants fonctionnant en relation avec
lui : par exemple œil à côté d'ocul(o)-
ou d'opthalm(o)-. Dans les cas où les dérivés
savants fonctionnant en relation avec un mot populaire donné appartiennent
à une autre famille étymologique, on a établi un système
de références (on trouvera, par exemple un renvoi de noir
à mélano- ; de foie à hépato-).
Enfin, chaque mot est daté, au siècle près,
avec mention des variantes anciennes quand elles s'opposent à la forme
moderne par un caractère plus populaire, par exemple, mais non
quand celle-ci n'en est que la suite normale, selon une évolution
dont rendent compte les traités de phonétique usuels, ou n'en
diffère que par des détails orthographiques. Dans le cas des
mots qui ont plusieurs sens on a tenté de dater, toujours au siècle
près, l'apparition des divers emplois du mot.
La structure des articles. L'index
On aura donc souvent affaire à des articles longs et complexes, rassemblant
un grand nombre de mots extrêmement divers. En tête de l'article,
dans l'introduction qui donne la famille de l'étymon, on a généralement
respecté l'ordre d'apparition des langues indo-européennes :
grec puis latin, puis éventuellement langues celtiques ou germaniques.
Dans le corps de l'article, au contraire, priorité a été
donnée en principe au latin, à cause de son caractère
dominant parmi les langues-sources du finançais. Toutefois, certaines
raisons de commodité, ou la prédominance de l'une des langues-sources
peuvent entraîner quelques dérogations à ces principes.
Les grandes divisions de l'article sont indiquées par des chiffres
romains, les divisions intermédiaires par des lettres majuscules, et
les plus petites par des chiffres arabes.
Cette présentation des choses rendait un index indispensable pour tous
tes mots que nous n'avons pas retenus comme mots de base, ou mots-mtrées.
Celui-ci est l'œuvre de Mlle Danielle Le Nan, conservateur à la
Bibliothèque nationale de Paris. Je tiens à la remercier ici
d'avoir accepté d'établir, ce qui était un travail long
et minutieux, et aussi, de l'aide précieuse qu'elle m'a apportée
en dépouillant pour moi des articles de revues et quelques ouvrages,
surtout en langue allemande.
La consultation de ce dictionnaire demandera donc au lecteur quelque exercice
du pouce et de l'œil, puisqu'il devra feuilleter d'abord le corps du
dictionnaire où il trouvera directement les mots-entrées
puis l'index, repérer ensuite dans le dictionnaire, grâce
à sa numérotation, le mot cherché, remonter de l'étymon
à l'introduction, prendre enfin une vue générale de cette
introduction et du corps de l'article. La typographie, qu'on a voulue aussi
claire que possible, l'y aidera grandement. On l'invite en somme, plutôt
que de se procurer chez le détaillant le fruit qu'il cherche, à
aller le cueillir lui-même, au milieu des autres de même espèce,
sur un certain arbre, en un certain verger. Espérons qu'il trouvera
quelque plaisir à la cueillette, et quelque saveur à la récolte.
fl faut bien distinguer, écrivaient F. Brunot et Ch. Bruneau, les familles
Jelles des familles historiques que l'on trouve dans les dictionnaires étymo-giques.
On verra pêle-mêle, dans ces ouvrages, œuvre, opéra,
opuscule, lérer, ouvrer, manœuvre, ouvrier, ouvroir, opération.
Les enfants qui prennent cette liste risquent de croire que les ouvriers travaillent
dans des ouvroirs où ils font des ouvrages. En réalité,
ces mots sont absolument . Un ouvrier, dans une usine, fait
son travail,- une jeune fille, dans un ouvroir
fait de la lingerie -, un professeur, dans son cabinet,
compose un ouvrage. Et ils concluaient : ll n'est pas de jeu plus
vain et plus dangereux que celui de la recherche du sens étymologique
et celui de la famille étymo-tapcroe. Remarques justes, mais en partie
seulement. D'abord, les enfants n'apprennent pas ces listes qui, jusqu'à
présent, n'étaient présentées pratiquement nulle
part sous forme de listes. Ensuite, le feraient-ils, que le mal ne serait
peut-être pas si grand, et qu'il pourrait même en résulter
quelque
bien. Telle élève d'une classe supérieure de l'enseignement
secondaire demandait un jour à son professeur de français quelle
différence il pouvait y avoir au juste entre abdication et
abnégation. Sans doute, un dictionnaire analogique l'aurait-il
fort utilement aidée à rapprocher le premier de ces deux mots
de démission et de renonciation, le second de dévouement
et de renoncement. Mais il est probable que certaines connaissances d'ordre
feMohque. en l'occurrence une teinture de latin, lui auraient tout simplement
épargné cette perplexité, lui permettant de situer spontanément
les a*HK mots, l'un dans l'aire du verbe nier, l'autre dans celle
du verbe dire. Quoi qu'il en soit, il est bon que de telles questions soient
posées, et qu'elles soient résolues par les deux méthodes
complémentaires de la diachronie et de la synchronie. Un point est
défini par son abscisse et son ordonnée, et sur quelque océan
que ce soit, même lexical, on ne peut « faire le point »
qu'en associant une longitude à une latitude.
JACQUELINE PICOCHE.