MUSIQUE ÉCOLOGIQUE

Karlheinz Stockhausen, adolescent au sortir de la guerre qui lui avait ravi ses parents, réduit à vivre, un temps, de “petits boulots”, garda les vaches pendant quelques mois dans la campagne des environs de Cologne. Couché dans l’herbe, il entendait les stridulations des insectes : “c’était un bruit assourdissant comme celui de plusieurs hauts-parleurs placés à des distances différentes”. Cette musique était infiniment différente de celle que jouait sa défunte mère pianiste. Il l’a écoutée aussi passionnément qu’Olivier Messiaen, qui devait devenir son maître, écoutait et notait dans la forêt de Montmorency, le chant des oiseaux. Puis, il a découvert les lois de base du cosmos : les cellules de l’animal et de la plante, les vibrations constitutives de la matière, tout ce qu’on aperçoit d’infiniment petit au bout d’un microscope électronique. Et puis la composition de notre galaxie, et tout ce que les puissants télescopes modernes révèlent de l’infiniment grand. Tout vibre et se transforme, tout est animé ! Il y a une nouvelle conscience du cosmos, dont les musiciens d’autrefois n’ avaient aucune idée. Du temps où l’ Homme était le centre du monde, c’était lui qui les inspirait : ils le faisaient danser, marcher, pleurer ; ils traduisaient en musique les passions de son âme. Les suivre dans cette voie trop frayée ? cela n’intéresse pas le jeune Stockhausen . Les rêveries de ses insomnies sortent des limites de cette terre. Elles volent entre les planètes. Il en résulte un jeu de constructions très fantaisiste qui déconcerte bien des oreilles !
Le pianiste Pierre Laurent Aimard, commentant son Klavierstuck IX, y entend des “crépitements sonores”, des “flot d’étincelles”, des “ traînées sonores” derrière les accords , “de grands coups de cloches qui voyagent librement dans l’espace” des “chocs de résonances cosmiques” des “chocs acoustiques créés par des planètes imaginaires ” des “vibrations interplanétaires”, bref, des “sonorités inouïes”.

Le compositeur autrichien Herbert WILLI , nous ramène sur terre . Il vit dans un village des Alpes où il “écoute le silence” depuis qu’une hospitalisation de plusieurs années a permis “au silence d’entrer en lui et à lui de l’entendre” . Il “croit au miracle”, notamment au “miracle de l’audition, ce lieu où l’inaudible devient audible”. Exemple : Comment exprimer en musique la première goutte d’un orage tombant sur la rivière ? A l’aide d’une note de clarinette et d’une note de violoncelle avec un ton d’écart entre l’une et l’autre, celle de violoncelle étant à l’octave au-dessous : deux notes distinctes qui n’en font qu’une .
Mais ce n’est pas toujours à des problèmes aussi minuscules qu’il s’attaque. Grand promeneur dans la montagne, skieur dans la neige, c’est là qu’il ” se débarrasse des impressions de la vie quotidienne”, et se sent “proche des vibrations de la musique”. Il “voit surgir des structures, des couleurs, des sons” , bien sûr, pas toujours assez précis pour suggérer des instruments particuliers ; il faut adapter ce qu’on entend aux instruments dont on dispose. Mais enfin, “quand on écoute bien les lieux, la musique est là, il n’y a qu’à la laisser venir” ; après quoi “on a le sentiment d’être arrivé quelque part” . Il ne faut pas laisser passer le moment de la spontanéité. On retrouve mal le lendemain ce qu’on avait entendu la veille . Il note tout de suite ce qu’il entend , au moins le début. Le reste vient tout seul. La musique est terminée quand il s’assied à son bureau, il n’y a plus qu’à “y ajouter un peu de métier”.
Chaque paysage a ses propres fréquences : En Toscane il entend la note la plus aiguë et la plus grave rassemblées dans une note primordiale qui contient tout , à Samos, des notes très aiguës de flûte . D’ailleurs il a des affinités particulières avec cet instrument : “depuis des années une flûte travaillait en moi”…
Cet écouteur du silence sait aussi écouter le bruit : L’émission d’Arte d’où sont tirées ces notes a fait entendre une grande et terrible pièce de piano inspirée par les voitures d’une voie à grande circulation qui lui rendaient problématique la traversée de la rue .
Herbert Willi n’est pas un doux cinglé ; c’est un compositeur de renom dont un concerto a été joué à Carnegie Hall, à qui Claudio Abbado a suggéré la composition de son opéra, Schlafes Bruder , le “frère sommeil”. Quand il a été achevé, Herbert a eu le sentiment qu’il avait pu “faire venir à lui” quelque chose d’achevé : L’opéra “avait toujours existé” . Où cela ? Au fond de son inconscient ? Dans le monde des Idées de Platon, pensées par un Dieu caché dont il serait le médium ? Il n’a pas de réponse, sinon négative; il s’en fiche. Il est content que son Frère sommeil ne soit ni Dieu ni la mort : “Je ne sais pas qui est Dieu, ni qui est la mort, ça ne m’intéresse pas”. “L’important pour moi est d’écrire ce que j’entends et rien d’autre”

-Au Québec, la pluie et les nuages chantent ! En janvier 98, une tempête de pluie verglaçante se déchaîna sur le le sud de la Belle Province et la paralysa longuement. Un curieux article d’Interface, revue de l' Association Canadienne Française pour l’Avancement des Sciences ( mai-juin 98 ) explique l’utilisation sonore qui avait été faite de ce phénomène atmosphérique : Un lidar, ou "radar avec laser", fixé en permanence sur le toit de l'Université Mc Gill, à Montréal, avait enregistré la chute de cette pluie : un crépitement de notes perlées dont le mouvement lancinant se compare au rythme de la houle de l'océan, une musique si jolie , à ce qu’il paraît, qu’elle donna à Nicolas Reeves, architecte et professeur de design à l'Université du Québec à Montréal l’idée de la mettre sur CD.
Mais cet enregistrement n’est rien en comparaison des projets de ce chercheur qui travaille depuis des années à "faire chanter les nuages", c’est-à-dire à traduire en musique la densité et la structure des stratus, cumulus et nimbus qui nous survolent, au moyen d'une harpe à nuages nommée "harpe képlerienne" en hommage à l’ astronome Képler qui croyait (selon une idée assez répandue dans l’antiquité) à la “musique des sphères”. Sa passion est de chercher un ordre au sein du désordre: "L'utilisation des ordinateurs a permis de trouver une logique dans les suites de nombres qui semblaient jusqu'à présent complètement aléatoires. Aujourd'hui, on peut reconstituer la géométrie d'un nuage, et même en produire par simulation". Pour lui, cela symbolise un changement important de la vision que l'homme entretient avec l'univers.
C'est un de ses amis, météorologue et physicien à Washington, qui lui a révélé les possibilités offertes par les lidars (généralement utilisés par l'aéronautique ou pour mesurer la pollution atmosphérique) pour la lecture de données concernant l'altitude, la densité et la structure des nuages. La "harpe" inventée par Reeves se distingue d'un instrument purement scientifique en ce qu'il lui a adjoint une orchestration variée capable de traduire en notes et “parfois” en mélodies les suites de nombres correspondant aux mesures prises par le lidar. Ainsi, la variation des agrégations de cellules nuageuses, plus ou moins denses, plus ou moins compactes, plus ou moins hautes dans le ciel, peut prendre la forme d'une immense portée musicale aérienne. De l'harmonie plein le ciel !
Encore que l’intérêt de cette invention soit surtout auditif, la première audition mondiale a été donnée, en juillet 97, à Amos, lors d’ un “symposium des arts visuels”. Nicolas Reeves et son équipe avaient bâti aux portes de la ville, au coeur d'une pinède, une harpe képlérienne qui jouait nuit et jour. L'ensemble de plusieurs caissons de bois s'inspirait de la structure architecturale d'un stratus. Après plusieurs heures d'expérimentation pour trouver des orchestrations adaptées à la couverture nuageuse, les apprentis "nuagistes" ont mis au point des arrangements de base.
A l’usage des physiciens, voici quelques renseignements techniques : “ Les nuages situés entre 0 et 600 pi donnaient des percussions; ceux entre 400 et 1000 pi, des cuivres, entre 1000 et 2000, des violons et violoncelles, et ainsi de suite jusqu'à 12000 Pi . La harpe présentée à Amos, bien que composée d'un faisceau unique avait un son polyphonique, le lidar pouvant lire en même temps plusieurs cellules du même nuage de géométrie multifractale. L'installation météo pouvait donc chanter sur 16 voix simultanément , avec un choix de 228 timbres pour chacune. La mise au point technique n'a pas été simple, la fréquence des messages livrés par le lidar étant inférieure à celle qui aurait été nécessaire pour produire une véritable musique. Mais enfin, grâce à une "équation fractale" permettant de reconstituer les variations du nuage entre les messages, on y est arrivé !”
Nicolas Reeves espère bien pouvoir installer un jour sa harpe képlérienne dans un lieu fixe et peut-être même l'agrémenter d'un rayon laser bien visible afin d'ajouter le plaisir des yeux à celui des oreilles.
Les spectateurs-auditeurs ont pu apprécier cette sonorité hors du commun: Selon les témoins, entendre des flûtes se déchaîner au milieu des éclairs et des coups de tonnerre est une expérience unique, et les variations d'altitude produisent un effet “presque grandiose”. A tel point qu'une partie du public, surpris par la “relative harmonie” de cette musique, doutait de l'existence de la harpe et prétendait qu'elle n'était qu'un vulgaire magnétophone !


Depuis quand les musiciens se sont-ils mis à écouter autre chose que les battements de leur coeur et à chercher dans ce que la nature a de plus secret leur inspiration ? Peut-être depuis Debussy, frère, en musique, des peintres impressionnistes. Pour lui , la musique “est un art libre, jaillissant, un art de plein air, un art à la mesure des éléments, du vent, du ciel de la mer”. - Et Barenboïm de commenter : “ L’ impressionnisme en musique c’est de ne pas chercher des sons seulement dans l’univers musical, mais de trouver ce qu’il y a de musical dans tous les bruits que la nature émet, comme la mer et le vent. A travers ces bruits de la nature, Debussy a développé à l’extrême son imagination musicale”.
Qui, en effet, avant lui, aurait eu l’idée d’intituler des compositions musicales La mer - Le vent dans la plaine – Des pas sur la neige – Les collines d’Anacapri – Ce qu’a vu le vent d’ouest ? Écoutons-le parler : “On n’écoute pas autour de soi les mille bruits de la nature ; on ne guette pas assez cette musique si variée qu’elle nous offre avec tant d’abondance . Elle nous enveloppe et nous avons vécu au milieu d’elle jusqu’à présent sans nous en apercevoir. ” … “La musique est une mathématique mystérieuse dont les éléments participent de l’infini. Elle est responsable du mouvement des eaux, des courbes que décrivent les brises changeantes. Rien n’est plus musical qu’un coucher de soleil. Pour qui sait le regarder avec émotion, c’est la plus belle leçon de développement écrite dans ce livre pas assez fréquenté par les musiciens, je veux dire la nature La musique est partout, elle n’est pas enfermée dans les livres, elle est dans les bois, les rivières, et dans l’air ”.
Or, remarquons-le, Debussy cherche la musique dans des bois, des rivières et de l’air que l’industrialisation commence à polluer ; Stockhausen rêve du Cosmos au moment où on y lance une quantité de satellites qui finissent par s’y désintégrer assez lamentablement , et c’est au moment où l’exploitation des remonte-pentes apporte la prospérité à l’Autriche qu’Herbert Willi cherche son inspiration dans la neige hivernale des vallées du Vorarlberg.