La musique est un langage. Qu’est-ce qu’elle dit ?
A la belle époque, chez Madame Verdurin ou quelque autre
dame tenant salon, Gabriel Fauré, au piano, termine, aux applaudissements
de l’assemblée un de ses Nocturnes . Une invitée
s’exclame : “Maître ! quel merveilleux voyage nous nous avez
fait faire ! Comme vous nous avez emmenés loin ! Jusqu’à
Venise ! la nuit en gondole, au clair de lune !”. « Madame, répond
le Maître, si j’avais autant d’imagination que vous , je serais
bien heureux ! J’ai seulement voulu écrire un nocturne en si mineur
, et ce n’est déjà pas si facile…».
Se débarrasser d’une admiratrice un peu encombrante est une chose.
C’en est une autre de prétendre que l’objet technique intitulé
“nocturne en si mineur” ne signifie rien d’autre que “nocturne
en si mineur”, et que c’est l’oeuvre d’un technicien
de la musique uniquement destiné à l’admiration de ses confrères
techniciens de la musique. Il semble généralement acquis qu’il
y a des musiques tristes et des musiques gaies, des musiques qui font marcher
, d’autres qui font valser , des musiques paisibles et des musiques guerrières,
bref que l’objet technique fait de tonalités, de tempos, de rythmes,
d’intervalles, de mesures et de vibrations sonores selon diverses fréquences,
a quelque chose à dire au coeur de ses auditeurs et qu’il n’est
pas absurde qu’ils cherchent à traduire en mots ce quelque chose.
Les exécutants eux-mêmes n’en disconviennent pas quand on
les interroge à ce sujet . “Tout le temps que je joue, je me raconte
des histoires” dit Aldo Ciccolini,. Et une jeune pianiste polonaise, interprète
de Chopin du nom Elzbieta Dedek , “ Je joue à vous raconter avec
des sons une histoire que j’espère belle” .
Or, apparemment, la même musique peut donner naissance chez divers auditeurs
à des “histoires” – parfois des histoires illustrées
d’images – bien différentes. Les spectateurs du récent
film de Walt Disney Fantasia 2000 auront pu voir que les images qui
illustrent les Pins de Rome de Respighi représentaient , avec
le plus grand bonheur pour l’oreille et pour les yeux, les évolutions
, entre les icebergs, de grands poissons des mers froides. Sauf dans le cas
où le compositeur donne un titre particulièrement évocateur
à son oeuvre, on ne sait pas quelle histoire il se “racontait”
ni quelle image il pouvait avoir en tête en la composant. Des titres comme
Concerto, Sonate, Symphonie, laissent toute liberté à l’auditeur.
Un cas particulier est celui où des paroles, doublant la musique, précisent
ce qu’a voulu exprimer l’auteur. C’est le cas du chant.
J’ai tenté moi-même la petite expérience suivante
: j’ai fait écouter le grand lied de Schubert intitulé Erlkönig
, en français Le roi des Aulnes à 16 personnes différentes,
dont cinq enfants, qui ne le connaissaient pas et qui, ne sachant pas l’allemand,
étaient incapables de comprendre les paroles. Je leur demandais simplement
ce qui leur passait par la tête en entendant cela, ce que cela évoquait
pour eux. C’étaient des écoutes individuelles et les réactions
n’étaient pas influencées par d’autres personnes.
Le Roi des Aulnes est une musique particulièrement expressive
dont le texte est une ballade de Goethe racontant l’histoire suivante
: Un père emporte vers un but non précisé son fils malade
au grand galop de son cheval, exprimé par un accompagnement lancinant,
mouvement perpétuel extrêmement rapide. L’enfant délire
et croit voir et entendre une créature fantastique, le Roi des Aulnes
les poursuivre et essayer par des paroles enjôleuses de l’attirer
à lui. Par trois fois le roi des Aulnes fait le chant de la séduction,
l’enfant hurle de terreur et le père tente de le rassurer. Lorsque
l’accompagnement s’arrête, le père, enfin arrivé,
s’aperçoit que dans ses bras, l’enfant est mort. Je disposais
en tout et pour tout d’une interprétation assez remarquable recopiée
d’après la radio, par une grande voix féminine, une mezzo
dont je n’ai pas noté le nom.
Voici, à l’état brut, les réponses que j’ai
obtenues et dont j’essayerai de faire pour finir une petite synthèse.
Enfants
1. fille 10 ans : La guerre.
2. fille 10 ans : C'est la fin du monde. Les âmes vont
en enfer. La terre s'écroule et il y a une femme qui crie dans le feu.
3. garçon :13 ans C'est Hitler qui s'est suicidé
et sa femme qui crie parce qu'elle n'est pas contente .
4. fille 15 ans : c'est une tragédie. C'est sombre,
il y a de la tempête.
5. garçon 14 ans : il y a des gens qui bavardent; ça
raconte une histoire, il y a de la tempête.
Adultes
6. femme : Un fleuve avec des remous. Il y a des voix qui s'appellent
: une grave qui en appelle une doucette qui ne veut pas venir.
7. femme : L'accompagnement me fait penser à un petit
torrent rapide, avec beaucoup de pierres, de l'écume, des poissons .
Pour le chant, je n'imagine rien d'autre qu'une dame, avec ses colliers de perles,
qui chante à côté d'un piano.
8. homme : C’est quelqu'un qui a énormément
à dire et qui n'arrive pas à tout dire. Il y a quelque chose de
sinistre par derrière
9. femme : C'est impressionnant, ça vous prend aux tripes
10. homme : C'est une mère qui fait la morale à
son fils qui lui répète toujours la même chose en insistant
de plus en plus.
11 femme : J’entends de l'eau qui coule, image du temps
qui passe; une personne qui ne voit de la vie que le côté dramatique
et une autre qui la prend de façon plus agréable .
12. femme : Une cavalcade quasi apocalyptique dans une forêt.
Les cheveux des guerriers, les crinières des chevaux et les feuillages
des arbres s’entremêlent dans une tonalité grisâtre
. Chanté par une femme en haut d’un donjon dans un paysage gothique
. Elle est inquiète, se sent menacée par ce groupe de cavaliers
, mais elle est capable de résistance. Parmi ces cavaliers elle en distingue
un en qui elle croit apercevoir un sauveur ou un amant, un espoir, mais il y
a toujours en fond sonore cette cavalcade lancinante et menaçante. Le
côté faible et affectif transparait , elle dialogue avec douceur,
et elle découvre peu à peu chez lui un aspect monstrueux et elle
est d’autant plus terrifiée qu’elle pensait qu’il se
démarquait du groupe menaçant. Quand il se rapproche elle est
à nouveau séduite et oscille entre l’espoir et la crainte
et lorsque la rencontre se fait, elle le domine. C’est presque wagnérien.
13. femme : ça m’évoque l’eau, le
courant, le tremblement incessant de l’accompagnement, un cours d’eau
en crue, dans un paysage dramatique , avec des petites touchez de calme, très
jolies mais qui durent peu. Il y a une belle montée dramatique avec des
aigus de plus en plus aigus.
14. femme : C’est une musique de combattant, c’est
très riche, il y a beaucoup d’élan mais ce n’est pas
un emportement irraisonné et il y a beaucoup de sensibilité, de
la tendresse . On pose les problèmes qu’il va y avoir pour le combat,
il y a des réserves de munitions. On sent que ça va partir. ça
me fait penser à Jeanne d’Arc.
15. homme : C’est une voix wagnérienne, ça
me fait penser à la Walkyrie. C’est un Schubert prémonitoire
de Wagner. C’est très animé, il y a du tragique qui monte
jusqu’à la fin. C’est une histoire très romantique.
Il y a un effet de cheval.
16. femme : ça me rappelle une promenade récente
je me suis engagée dans un sentier labyrinthique et glissant. Comment
vais-je sortir de là? Et qu'est-ce qui m'arriverait si je faisais une
mauvaise rencontre? Tout de même il y a des moments où on reprend
son souffle.
ANALYSE DU SONDAGE D’OPINION
Laissons de côté les savants mélomanes qui ont parlé
de “romantisme” et fait allusion à Wagner, et tenons-nous
en aux réactions naïves.
- Un seul des 16 cobayes se raconte à proprement parler une histoire
, et avec quel luxe de détails ! C’est le n°12, qui voit une
chevauchée de guerriers à travers une forêt . On est évidemment
au Moyen Age puisqu’une dame en son donjon espère quelque chose
d’un de ces guerriers. . Le n° 5 dit que “ça raconte
une histoire” mais n’essaye pas de préciser.
- Le Moyen Age réapparaît au Numéro 15 avec l’allusion
à Jeanne d’Arc, et la guerre aux numéros 1 et 14, peut-être
même au n° 3, le petit garçon qui s’est emparé
de la première tragédie qui lui est venue à l’esprit
pensant évidemment à la fin de la dernière guerre mondiale.
- Sur les 16, 8 seulement font une allusion explicite à l’accompagnement
de piano, bien remarquable pourtant. 4 ont entendu de l’eau qui coule
(6, 7, 11, 13) deux le souffle de la tempête (4 , 5 ) et deux seulement
ont reconnu le galop du cheval (12, 15).
- 5 ont remarqué une alternance de voix (5, 6, 10, 11, 12) - au moins
de deux voix - alors qu’en fait il y a , y compris le récitant,
quatre personnages qui interviennent. La voix douce du Roi des Aulnes semble
avoir été particulièrement ressentie comme élément
de contraste (6, 11, 12) et diversement interprétée.
- Personne n’a répondu “C’est une musique joyeuse qui
fait voir la vie en rose”. Mais trois ne manifestent aucune émotion
(6, 7, 10). Ils semblent être restés totalement sourds au caractère
tragique du morceau, et il faut reconnaître que le sentiment d’angoisse
et de terreur évidemment recherché par Schubert a été
ressenti ou du moins exprimé par les 13 autres de façon très
inégale : de façon très vive par les quatre premiers enfants
dont les réponses laconiques sont tout de même très significatives
, de façon très explicite par le n° 12, assez expressive par
le 16 qui, parlant d’autre chose, manifeste une sourde anxiété,
et presque incidemment par le 8, et le 11.
- Enfin, il ne faudrait pas oublier que le Roi des Aulnes est une créature
de l’autre monde , une image de la mort et peut-être du démon.
Qui a ressenti à travers le tremblement du piano une sorte de frisson
sacré ? Le 12 en est tout près, parlant de “ cavalcade quasi
apocalyptique” “lancinante et menaçante” et de l’
“aspect monstrueux” qu’on découvre peu à peu
dans une voix apparemment pleine de douceur. Mais seul le n° 2, une petite
fille de 10 ans, a sauté à pieds joints dans l’enfer de
la marelle, et n’a pas hésité quant au caractère
surnaturel de la terreur qu’éprouve son malheureux petit frère
dont la destinée est scellée entre les derniers accords : In
seinen Armen das Kind war Tot .
Ezbieta Dedek , la pianiste polonaise déjà citée
au début, disait dans son interview : “les amateurs de musique
parlent la même langue… c’est extraordinaire , et cela dans
tous les pays”. Ce n’est qu’à moitié vrai. Comprenez-vous
ce que dit la musique arabe ? ou la musique chinoise ? Moi pas ! Habituée
à certaines alliances de sons, je les ressens comme des langues étrangères.
Je n’y comprends rien. A l’intérieur de la musique occidentale,
je reconnais avec elle que “C’est comme une famille, ils se comprennent
sans paroles. ”
Les images et embryons d’histoires qui sont passés par la tête
de mes seize cobaye, tout en présentant certaines récurrences,
sont affaire individuelle, dépendant de la vie de chacun et de ses préoccupations
du moment. Ce ne sont que des supports d’émotion. Au moins trois
d’entre eux ne devaient pas être des “amateurs de musique”
et n’ont rien ressenti. Ils n’étaient sans doute pas de la
famille. Quant aux treize autres, Schubert et ses deux interprètes ont
réussi à faire passer à travers leurs neurones , mais apparemment
avec des degrés d’intensité bien différent quelque
chose de la terreur qui anime le texte de Goethe. Treize sur seize, ce n’est
pas si mal, et, comme dit Ezbieta, “C’est l’émotion
qui compte”.