SON ŒUVRE n'est pas très abondante - bien
sûr, en moins d'années, Mozart et Schubert ont produit davantage
- mais elle a son originalité, son cachet tout à fait personnel
: comme dit Musset "Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre."
- Son catalogue publié par la revue Zodiaque, compte environ 70 titres
d'œuvres d'importance très inégale, certaines très
courtes : pour l'essentiel, œuvres pour clavier (piano ou orgue), chant
tantôt accompagné tantôt a capella, et surtout œuvres
dramatiques associant danse, déclamation, chant, chœurs, instruments
dont trois furent représentées, quatre ne le furent pas et deux
restèrent à l'état d'ébauche. Ajoutons à
cela 11 titres de recueils de poèmes (car il était aussi poète)
dont 5 édités, et quelques poèmes épars.
Une grande partie de ses œuvres musicales, notamment celles auxquelles
il attachait le plus d'importance, ses œuvres dramatiques, ne sont pas
éditées. Certaines (surtout les œuvres de jeunesse, qu'il
a reniées par la suite) l'ont été, mais sont aujourd'hui
difficilement trouvables. Enfin, aucun enregistrement de qualité commercialisable
n'a été fait (deux cassettes de qualité médiocre
peuvent être obtenues à titre privé).
Parler de Claude Duboscq, pourtant proche de nous dans le temps, c'est faire
un travail d'archéologie musicale !
SA VIE, un vrai roman de François Mauriac !
Famille : Antoine Duboscq, son père, notaire et propriétaire
foncier de 3000 hectares de pins dans les Landes, enrichi par le commerce des
traverses de chemin de fer, gère avec ses deux frères René
et Camille la "Société Duboscq frères". René
possède un grand château, Camille un bel hôtel particulier
à Pau, et se consacre à l'élevage des chevaux de course.
Antoine est à la fois un fervent catholique (il est membre de l'association
catholique du Général de Castelnau ; il est oblat – c-à-d
membre du tiers-ordre - et bienfaiteur de l'abbaye bénédictine
de Belloc, au pays basque) et un grand commerçant très expérimenté,
conquérant en affaires, plein de vitalité et de dynamisme, follement
généreux avec son fils, qu'il adore. Claude a une santé
fragile et Antoine s'emploie à protéger sa vie. Jusqu'à
la mort d'Antoine en 1930, Claude jouit, sans même presque s'en apercevoir,
de tous les avantages de la richesse. Adolescent, il a une grande intimité
avec sa mère, femme raffinée, aimant les fourrures de chinchilla
et les chinoiseries, qui meurt prématurément en recommandant à
son mari : "ne contrarie jamais cet enfant." - Il a une sœur
aînée, Marie-Josèphe, un frère, Marc, et une autre
sœur, Geneviève ; ces deux derniers meurent prématurément
eux aussi.
Jeunesse dorée d'un petit prodige adulé
dans son enfance. À Bordeaux, puis à Paris à partir de
1913, il mène de front ses études scolaires avec l'étude
de la musique qui sera toujours pour lui l'essentiel.
Il a un précepteur pendant la période primaire et ensuite fréquente
des institutions privées. C'est l'époque où l'anglomanie
règne à Bordeaux et où les congrégations enseignantes
sont expulsées de France. Néanmoins leurs écoles continuent
à fonctionner avec l'aide de laïcs ou de religieux qui sont restés
sous l'habit laïc. Il est élève, à St Joseph de Bordeaux,
chez les jésuites qui en font un excellent bilingue franco-anglais, puis
à St Elme d'Arcachon, chez les Dominicains qui lui donnent une éducation
"à l'anglaise" avec beaucoup de sport : équitation,
football, tennis dont il devient champion junior. En 1913 et 1914, il prépare
les deux parties du baccalauréat à Paris, à Janson de Sailly,
et réside chez l'abbé Pouilly, directeur d' un externat rue de
Bourgogne, qui a beaucoup de belles relations, et lui fait connaître notamment
Ricardo Viñès.
Il commence le piano à 4 ans, et à 11, pour Noël 1908, offre
à ses parents sa première composition musicale sur une poésie
de Théophile Gautier ; il en remontre, à Cauterets, aux musiciens
d'un kiosque, qui "ne jouent pas ensemble", déchiffre avec
aisance, fait de la musique de chambre avec des instrumentistes chevronnés,
fréquente le conservatoire de Bordeaux où le directeur, Pennequin,
lui révèle Debussy, et prend des cours d'harmonie à domicile.
Pendant ses deux années parisiennes, il suit, à la Schola Cantorum,
sous la direction de Vincent d'Indy, les cours de grégorien, contrepoint,
fugue, travaille l'orgue avec Henri Letoquart, va au concert, découvre
Erik Satie, écoute Debussy accompagner Ninon Vallin et Jane Bathori.
Il assiste à la Première de Parsifal le 1er janvier 1914. Il va
beaucoup au concert et au théâtre et, en 1912, visite, à
l'occasion d'une cure thermale de sa mère en Autriche, Münich, Salzbourg,
Bayreuth.
Premiers drames : 28 décembre 1912,
alors qu'il a 15 ans, mort de sa mère.
Août 14, alors qu'il a 17 ans et passe ses vacances à Onesse (Landes,
500 h.), village pittoresque dominant un vallon au milieu de la forêt
landaise, où son père a récemment fait aménager
le grand domaine familial, la guerre éclate.
Pendant l'hiver 1914-1915 : il compose, à Onesse, des mélodies
sur des poèmes de Ronsard, Baudelaire, Mallarmé etc. Au début
de 1915, il s'engage, est versé dans l'artillerie, puis réformé
pour un an à la suite d'une épidémie de rougeole, réside
à Pau chez son oncle Camille, fait de la philosophie, et se lie d'amitié
avec Francis Jammes qui, quelques années plus tard, en tant qu'ami des
deux familles, facilitera le mariage de Claude avec Philippe-Marie Keller. Claude
met en musique plusieurs poésies de Francis Jammes.
A 19 ans, il se réengage. Versé dans le service auxiliaire, il
devient interprète auprès de l'armée britannique au Havre
puis à St Omer. Il sert d'agent de liaison avec l'armée anglaise
près du front de Belgique. Il a un accident de cheval qu'il met à
profit pour composer Apparition, sur le célèbre poème
de Mallarmé (édité en 1920). Pendant ce temps, son père
fait aménager une grande salle de musique à Onesse et y étudie
l'installation d'un orgue qu'il veut offrir à Claude.
Dès cette époque, Claude a trouvé ses maîtres : il
professe la plus grande admiration pour Rameau qu'il appelle "notre grand
Rameau, le plus grand de tous", Fauré, Ravel, et surtout Debussy
et Erik Satie dont il apprécie l' "immense effort pour libérer
la musique d'habitudes séculaires". Il cultive le rythme libre :
“Je compose à même le souffle et la voix, c'est-à-dire
selon un rythme vocal, selon une émotion produisant un élan de
la voix, qu'ordonne la pensée et le verbe”. En conséquence,
dans ses œuvres religieuses ultérieures, il utilise très
peu le latin : (à la différence de Stravinsky : symphonie
des Psaumes, Oedipus Rex): “Ce serait une faiblesse, un appauvrissement,
que de dissocier la musique expressive et la chorégraphie évocatrice,
de la langue maternelle, engendreuse de tout ce qui peut s'ensuivre de rythmique”.
Jane Bathori (désormais JB), parlant des Sonnets de Shakespeare
(composés en 1918) qu'il lui a envoyés en 1926 : “Pas de
barres de mesure, la plus grande liberté d'expression et comme une épuration
profonde des procédés les plus audacieux de la musique moderne"…
"j'ai eu énormément de joie à travailler avec lui
cette interprétation toute nouvelle pour moi. Il voulait un rythme libre
quoique mesuré, un peu à la façon dont se chante le chant
grégorien. Il donnait le mouvement avec la main, sans battre la mesure.
Il fallait suivre son impulsion rapide ou lente selon l'expression à
donner de certains mots. Cela ne s'attrapait pas tout de suite mais Claude Duboscq
avait une telle patience et une telle force de persuasion que le travail devenait
un enchantement”.
1918-1920, La vie de jeune homme : Pendant la période qui suit l'armistice, il vit tantôt à Onesse, tantôt à Paris où il fréquente Albert Roussel, Guy Ropartz. Il compose des œuvres d'un intimisme raffiné dont la finalité ne peut être que le concert ou la musique de chambre : pour piano seul : Matines, sarabandes et gaillardes (1919) : "forme épanouie, quoique dépouillée de tout artifice" (dit Jane Bathori) ; pour chant et piano : mélodies écrites sur divers poèmes ; pour instruments : duo piano et violon, piano et violoncelle, trio piano, violon et violoncelle - et même un poème symphonique avec orgue et chant. Il reniera, plus tard, ces œuvres de jeunesse. Le 21 janvier 1920, inauguration de l'orgue. La maison familiale est baptisée Le Bourdon. Il y donne des concerts d'orgue destinés à faire connaître Couperin, Grigny, Clérambault, peu joués à l'époque. Il est en relations avec André Marchal (organiste à St Eustache, à Paris) en vue de la restauration des orgues anciennes dont il oppose la clarté à la confusion des orgues romantiques.
1921 - 1927 : à Paris la plupart du temps :
Il rencontre et épouse, à 24 ans, le 12 avril 1921, à St
Pierre du Gros Caillou, la pianiste Philippe-Marie Keller avec qui il aura une
bonne entente familiale et artistique. C'est elle qui plus tard dansera le rôle
de Colombe la Petite. Son mariage est béni par dom Michel Caillavat
fondateur de l'abbaye de Belloc. Merveilleux voyage de noces en Italie et en
Espagne. Il est reçu à Grenade chez Manuel de Falla, avec lequel
il entretenait déjà une correspondance et qui l'encourage à
cultiver la musique religieuse.
Pendant cette période, le ménage Duboscq vit la plupart du temps
à Paris. Claude mûrit son esthétique personnelle, dont il
a exposé les principes dans plusieurs conférences : il refuse
la virtuosité et recherche une forme dépouillée ; "Les
développements classiques d'un thème, la rhétorique musicale
lui étaient odieux", dit son ami Henri Charlier (désormais
HC). D'où la brièveté de ses œuvres. Il conçoit
la musique comme fonctionnelle : il lui faut une motivation telle que la prière,
le spectacle, la danse, l'accompagnement à donner aux travaux ou à
l'action d'un film. Le concert ne répond pas aux besoins du peuple. Or
il rêve de faire renaître un théâtre populaire drame
total avec texte poétique, danse, musique, simplicité du sujet
et de l'écriture musicale, qu'il considère comme un apostolat
laïc, mettant une pensée religieuse profonde à la portée
de tous les spectateurs, même les plus incultes. Ses lettres révèlent
qu'il a le sentiment d'une responsabilité qui lui venait de ses avantages.
Il parle "du pénible effort de tourner tout à Dieu",
de ses "facultés vagissantes de soulèvement des masses".
Il va sacrifier une carrière de musicien de concert à la réalisation
de ce projet, totalement incompréhensible dans son milieu familial, bourgeoisie
d'affaires plutôt conformiste et matérialiste, qui ne lui pardonnera
pas [à part son père et sa sœur aînée] de renoncer
à une brillante carrière de pianiste qui aurait pu faire honneur
à la famille.
En 1922 Claude écrit les Monodies d'après Saint Jean de la
Croix (pour soliste a capella) et rencontre le sculpteur et peintre Henri
Charlier (1882 -1975), de 15 ans son aîné, qui a élu domicile
au Mesnil Saint Loup, près de Troyes. Un curé exceptionnel, le
P. Emmanuel, a imprimé à ce village un climat artisanal et profondément
chrétien et y a fondé un monastère bénédictin
olivétain dont Charlier, converti, est devenu oblat. C'est le début
d'une longue amitié. Entre un tel père et un tel ami, que croyez-vous
que devint Claude ? Oblat bénédictin, lui aussi, en 1923 ! Sa
femme était une artiste, fantaisiste et primesautière, qui se
disait croyante, mais non mystique. Elle se laissa néanmoins entraîner
dans cette aventure spirituelle.
Claude compose les Cantiques aux saints de l'hiver dont Henri Charlier
illustre la partition "d'une fraîcheur qui ne ressemble à
rien d'autre déjà écrit et ne s'apparente à nul
autre musicien". (JB) Il est l'auteur non seulement de la musique, mais
des poèmes qui manifestent toutes sortes de raffinements dans le choix
des rimes et des mètres. “La poésie, écrit-il, dans
son état complet, est toujours lyrique ; elle ne trouve son épanouissement
que dans l'ossature rythmique de la musique qui l'épouse et la porte
ainsi à son plus juste degré d'expression.” Il écrit
aussi Quatre antiennes d'après le cantique des cantiques qui
devaient être publiées en hommage à Erik Satie et qu'il
soumet à Dom Mocquereau chef de chœur des moines de Solesmes.
En 1924, le voilà chez Charlier au Mesnil Saint Loup. Celui-ci, enthousiasmé
par la vocation de dramaturge chrétien de Claude et prévoyant
les embûches et l'incompréhension qui l'attendent, le persuade
de s'y installer pour y fonder avec lui une école d'art. Claude en rêve
; son père y achète pour lui en viager une petite maison qu'il
n'occupera jamais.
Charlier entretenait des relations avec un groupement d'artistes intitulé
la Rosace qui voulait "ramener l'art à Dieu". Claude
y entre et y fait la connaissance de peintres russes en exil : Marie Vassiliev,
qu'il visite dans son atelier et à qui il achète un tableau, et
Wladimir Polissadiv, peintre d'icônes, orthodoxe, passé à
l'Eglise Romaine, devenu tertiaire dominicain, ainsi que son fils Cyril (que
de tertiaires dans cette vie !) qui cultivent la mystique de la "misère
noire". Il devient leur grand ami ! Marie considère Wladimir comme
"une sorte d'utopiste religieux qui avait passé vingt ans de sa
vie à tenter de créer une religion à sa façon, sans
arriver à rien" ; Claude le considère comme un "grand
penseur chrétien". Il l'aide financièrement en lui faisant
éditer certaines de ses compositions : Année liturgique d'orgue
et Monodies de St Jean de la Croix dont il fait une édition bibliophilique
: reproduction photographique du manuscrit original sur papier Dhomme patiné
à la main, présenté à la manière japonaise
comme un dépliant dont les volets s'encadrent de dessins à la
plume rehaussés de couleurs. Ultérieurement, il héberge
au Bourdon les Polissadiv.
Pendant cette période Claude devient le père de trois garçons.
Il fréquente Albert Roussel et Claire Croiza, envoie ses Trois sonnets
de Shakespeare à Jane Bathori (1877-1970), célèbre
cantatrice qu'il a découverte en 1913. Elle est séduite et reste
sa fidèle amie et interprète jusqu'à la fin.
En 1927, en opposition à la "misère noire" de Polissadiv,
il compose la messe dite de la pauvreté claire à 3 voix a capella
et flûte de pan, "d'une nouveauté dans la forme qui subjugue
sans choquer le moins du monde" (JB) et participe avec WP et MV à
l'organisation au théâtre des Champs Elysées, du "Bal
de la misère noire" au cours duquel devait être représenté
le Divertissement sacré, ballet qu'il avait composé sur
un livret de Marie Vassiliev qui raconte : “ Grâce à mes
relations avec les artistes, je pus réunir 120 artistes pour figurer
dans le ballet et dans les processions mystiques. Nous travaillâmes trois
mois tous les jours. Je fis cinquante-cinq costumes d'une rare originalité,
représentant le Saint Esprit, Saint Joseph, Job, la Pauvreté claire,
les Juifs, les Hispano-Américains, les Poux, les Punaises, Saint Jean
Baptiste, enfin, la Vierge Noire, - une statue immense !
Claude Duboscq dirigeait le chœur ukrainien de quarante chanteurs. Le succès
fut considérable. Les billets à 100 F se vendaient en quantité
tous les jours, dans les grands hôtels de Paris, et les frais (65000 F)
furent complètement couverts. On fit plusieurs répétitions.
Je dansai le rôle de Colombe, costumée en oiseau tout blanc. Un
jeune artiste et metteur en scène, Gilbert Baur, nous dirigeait.
À ce moment, il y avait un important mouvement communiste à Paris.
Les journalistes du parti commencèrent à nous attaquer, nous artistes,
en nous menaçant d'une manifestation devant le théâtre des
Champs Elysées. À cause de notre manque de diplomatie, notre ballet
devint suspect, bien qu'il n'ait aucun rapport avec la politique. Le bruit commença
à courir que la représentation serait interdite. Nous fîmes
cependant la répétition générale en costumes, avec
les chœurs, et je dansai dans mon costume de colombe pour la première
et la dernière fois, car le lendemain, notre ballet fut interdit par
le ministère de l'intérieur, à cause des articles de la
presse communiste. Ce fut une belle panique dans notre comité. On dut
rendre tout l'argent des billets. J'avais ainsi perdu toutes mes forces et mes
ressources et, très déprimée, je tombai malade. Claude
Duboscq et sa femme, découragés, se retirèrent chez eux
dans les Landes. Et comme souvenir de lui, je n'ai plus que des lettres admirables
de ce pur idéaliste qui, dès le début, était déjà
brisé par la réalité cruelle."
Il n'était pas complètement brisé puisqu'il réussit
à décider la troupe à venir monter le spectacle à
Onesse ! Plus question du Mesnil St Loup. Charlier désapprouve les relations
de Claude avec les Russes, qu'il juge exagérément amicales et
s'éloigne de lui. Les deux amis seront en froid pour un temps.
1927 - 1935 : à Onesse
JB : "CD était un être singulièrement sympathique et
attachant. Il n'a jamais pris beaucoup de peine pour se faire connaître
et entendre. Il vivait retiré dans les Landes, non loin de Bordeaux,
se consacrant entièrement à son art, travaillant avec acharnement
pour perfectionner une nouvelle forme, une nouvelle expression musicale dans
la simplicité et la vérité."
De 1927 à 1929 il fait plusieurs tournées pour interpréter
la Messe de la pauvreté claire avec une chorale qu'il a fondée
plusieurs années auparavant : la Rose méridionale. En
1929, il écrit trois Chansons de chrétienté pour un
tombeau de Charles Péguy. Mme Duboscq monte un théâtre
de marionnettes : le Pauv'clair. Les poupées sont de Marie Vassiliev.
La Cantate à Ste Thérèse de l'Enfant Jésus
a capella, est écrite pour ce théâtre de marionnettes.
Grâce à une grande activité, des efforts acharnés,
des sacrifices d'argent, il se fait dans le Sud-Ouest une réputation
de concertiste. Il a pour interprète une de ses parentes, Jacqueline
Ballande, et puis Claire Croiza, Anne Laloë, et surtout Jane Bathori -
et aussi les paysans des environs, auxquels il fait travailler la musique, heureux
de devenir enseignant ! Il réalise le prodige de recruter aux alentours
de sa commune quelque 120 exécutants. Il utilise surtout les instruments
à vent en usage dans les fanfares. La fille d'une métairie perdue,
au registre de soprano stupéfiant, devient le rossignol qui répond
à Jésus au jardin des Oliviers et chante en soliste dans Bacchus
; le fils du sabotier devient flûtiste et compose des mélodies
que JB trouve exquises et inscrit au programme d'un de ses concerts à
Toulouse. Le fils du boulanger devient danseur étoile ; une douzaine
de jeunes gens forment une sorte de corps de ballet et travaillent assidûment
pendant leurs heures de liberté.
Claude est encouragé par les musiciens de la région et par le
Dr Sabatier, président de l'Académie de Béarn. Francis
Jammes vient au Bourdon faire une conférence, illustrée par un
concert, sur son ami Henri Duparc, déjà retiré, que Claude
admire beaucoup. Jammes, remercie son hôte "ce jeune homme en qui
je salue l'aurore d'une gloire" et soutient activement son effort théâtral.
Le 5 février 1928, à Onesse, sous une tente de 700 places [celle
des congrès de l'association Castelnau, rachetée par son père],
chauffée avec des braseros, première représentation du
Divertissement sacré et de Parentage, avec Gilbert Baur, danseur
étoile de l'opéra de Berlin qui avait déjà, à
Paris, chorégraphié la musique de CD. Libre-penseur d'origine
protestante, il s'installe à Onesse et, au bout d'un an, se fait baptiser
dans l'église catholique, se disant converti grâce à CD
"qui ne prêchait que par ses œuvres". Avait aussi participé
à la représentation de Parentage un certain André
de Kerckove, dépressif, amené à Onesse par sa sœur
membre de la chorale, recruté de force pour suppléer à
la défection d'un danseur. Pris en main par Gilbert Baur, il réussit
très bien, et par surcroît devient un boute-en-train, apprend le
saxophone baryton, et se rend indispensable dans la manipulation des marionnettes.
Reprise en janvier 1929, avec, en plus, la participation de Jane Bathori, qui
parle d'une "atmosphère picaresque" qui exerçait "un
impact singulier sur les foules."
La Société du Bourdon est fondée à Onesse
; un médecin de la région, le Dr Germain accepte d'en devenir
le président ; c'est un ami prêt à toutes les compréhensions
et à tous les dévouements, le dernier recours de CD dans les épreuves
de la fin de sa vie.
En 1930, à Onesse, la construction d' un théâtre,
commencée en Avril est terminée pour l'été. Le 31
août, première de Colombe la Petite.
JB : “Il avait une conception bien à lui de l'œuvre scénique
et a consacré les dernières années de sa vie et les restes
de sa fortune à la construction d'un petit théâtre modèle
dans son jardin d'Onesse, se servant de sa salle de musique reliée à
sa maison comme fond de coulisse.” Cela ressemble à “des
mystères du Moyen Age coupés de cubisme, stylisés à
la manière des ballets russes”… (article de la Petite Gironde)
- CD se réfère aux Autos Sacramentales espagnols : “Puisque
le passé, en Espagne, par exemple, a pu célébrer le St
Sacrement présent, avec le concours d'éléments dramaturgiques…
il est permis, me semble-t-il, d'envisager une reprise, ou une rénovation
de ce haut genre.”
Les spectacles du "Bourdon"
Le Divertissement sacré est un ballet inspiré par la bible,
soutenu par une riche polyphonie vocale. 1e partie : Parade en trois
tableaux : Avant : l'ancien Testament - Pendant : le Nouveau
Testament - Après : les Temps modernes. La 2e partie est intitulée
Parentage, "acte processionnel" : le chœur catéchise
un ensemble d'enfants sous forme de sortes d'images d'Epinal : le pécheur,
un soliste de ballet d'Opéra, porte un masque de Janus dont il présente
tantôt le visage du péché, tantôt celui de la libération.
Les grognements d'instruments à vent semblent des plaintes sorties de
l'enfer. Un gigantesque serpent vert-pomme tombe des combles et suit les méandres
de la musique. Conclusion à genoux : "Heureuse la faute qui nous
a valu un tel rédempteur."
Francis Jammes parle de "la foule qui se pressait là, sans laisser
une place vide"… "Ce fut donc un mystère, non le mystère
du Moyen Age que l'on voudrait faire revivre artificiellement, mais un mystère
bien moderne, à la fois hilare et grave, harmonieux et discordant, une
critique d'une ampleur rabelaisienne, dirigée contre le néo-paganisme
et ses dieux : le sport à outrance, l'hygiène des hystériques,
les fantasmes, les phobies de notre siècle. Tout cela mimé, représenté,
joué, sauté avec la meilleure grâce du monde, et les mouvements
les plus lyriques, par une troupe improvisée sur le lieu même et
recrutée dans les cabanes et les châteaux. En une heure, CD, grâce
à un vrai génie de simplification, qu'il lui a fallu pour rendre
son admirable et savante musique accessible à des tâcherons qui
s'escrimaient sur des serpents, des bugles, des cornets à piston et des
fifres, a remis sous nos yeux toute la création… Nous avons contemplé
l'Espérance sous une forme délicieuse, bondissant de joie devant
le Pauvre d'Assise ; et nous avons vu, sous le déguisement splendide
et spécieux d'un incomparable danseur, le Péché, pris d'un
vertige d'amour, se démasquer et tomber, vaincu, aux pieds de St François
incarnant la pauvreté claire."
Colombe la petite : Sainte Colombe a un rôle dansé
; elle porte un masque. Elle est doublée par une chanteuse en coulisse.
Les chœurs sont sur la scène et leurs mouvements suivent le rythme
de la musique. Le texte est celui du Bréviaire. Colombe, martyre à
Sens sous Aurélien, est défendue dans sa prison par une ourse,
contre les tentatives d'un jeune homme envoyé pour abuser d'elle (danse
dramatique entre le jeune homme qui veut passer, l'ourse qui se dresse et la
jeune fille gémissante). Devant ce miracle manifeste, le jeune homme
se convertit, s'agenouille et chante "Mon Dieu, je vous aime, que la vie
est belle !" Les trois vertus théologales, la Foi, l'Espérance
et la Charité s'avancent vers lui en dansant sous la forme de trois enfants
- Dialogue de Colombe avec son persécuteur (psalmodie très aigüe
accompagnée du tambour) - Décapitation de Colombe symbolisée
par la chute de son masque et l'apparition de son visage.
(JB): “Colombe la petite est son ouvrage le plus important. CD
était surtout attiré par le drame lyrique. Il a ramené
l'air, le récitatif, la polyphonie à une étrange puissance.
Il a reconstitué le drame total : musique, poésie, danse, en le
dépouillant de tout le fatras inutile et des remplissages dont on l'alourdit
trop souvent. Colombe la petite est un mystère qui tient par moments
du divertissement tel qu'on le concevait au XVIIIe s. avec la danse plus dramatique,
plus expressive, à tout moment découlant de l'action même
du drame. Quand verrons-nous cette œuvre unique en son genre et surtout,
la verrons-nous jamais comme CD l'avait conçue, avec des interprètes
compréhensifs de cet art difficile et nouveau ?”
Dans une conférence, Claude précise : “Ce n'est pas la musique,
ni la chorégraphie, ni même la poésie à proprement
parler qui doit prédominer dans le Drame, mais une poésie spécifiquement
dramatique, émanant de la bonne entente entre ces trois éléments
majeurs.” En conséquence, avant de mourir, il a recommandé
à sa femme de ne jamais faire entendre la musique de Colombe la Petite
en concert, en dehors de la représentation.
Reprise en juillet-août 1931 en présence d'Henri Ghéon qui
arrive avec un préjugé défavorable, ayant "horreur
des extravagants, des charlatans, des délirants", et redoute de
"vains enfantillages". Il est conquis et en fait un compte rendu enthousiaste
dans la revue Jeux, tréteaux et personnages : “À
peine Colombe la petite, la protagoniste du drame, eut-elle paru sur la scène,
fuyant la persécution (comme, vraiment, on ne la fuit : en tournant,
en dansant) que je ressentis l'ascendant d'un art sans précédent
dans ma mémoire. Avons-nous assez prêché la convention pure,
l'anti-réalisme ! Jamais nous n'aurions osé aller si loin. Voici
la convention, l'antinaturalisme exemplaire, mis au service, hâtons-nous
de le dire, de la plus haute des réalités, au reste, le seul moyen
de la traduire. Car on pense bien qu'il s'agit de la réalité invisible.
Le propos de cet art est de la montrer. On ressent une émotion d'une
limpidité incomparable, parce qu'il semble qu'elle ne trempe pas dans
les sens. Et pourtant, c'est là le mystère, tous ces moyens sont
sensuels, le théâtre, la pantomime, les instruments et les voix,
non pas défigurés, transformés, mais dominés surtout,
mais réduits au rôle essentiel, si justes qu'ils atteignent au
maximum…” etc.
La mort du Père était déjà survenue
le 31 décembre 1930. C'est une grosse perte, car Claude “était
l'incapacité même en fait d'argent et d'administration ; et il
en souffrit beaucoup après la mort de son père” (H.C.).
Claude hérite du Bourdon et d'environ 1000 ha de pins, sans parler de
nombreux titres. Pendant cette période on lui propose de devenir directeur
du théâtre d'Orange. Mais il venait justement de finir son propre
théâtre pour lequel il avait quantité de projets. Il refuse
ce qui aurait peut-être été son salut - temporel du moins
-. Trois filles naissent pendant cette période, la dernière, Francine-Marie
en 1935. Le voilà père de 6 enfants…
La vie artistique continue au Bourdon : Victor Magnat, comédien favori
de Claudel, vient y donner une lecture à cinq voix de Protée,
de Claudel. La troupe Art et Action dirigée
par M. et Mme Autant-Lara vient jouer au Bourdon les Saintes heures de la
charité de Jeanne d'Arc de Péguy en présence de l'évêque
de Dax. Claude travaille à d'autres drames : Bacchus - Fleur de nuit
- Naissance de Vénus - Turris eburnea.
En 1933, il fait un séjour de quelques mois à Paris pour faire
connaître ses théories sur l'art dramatique, non sans l'espoir
de tirer un profit matériel de son enseignement ; il loue un studio salle
Pleyel pour y faire, avec sa femme, des démonstrations de danse, de déclamation,
et enseigner ce que lui avait appris son expérience sur le tas. Il rencontre
Gaston Baty, Philippe de Rotschild qui lui fait les honneurs de son théâtre
de Pigalle, très sophistiqué sur le plan scénique. Claude
décline son offre. Il intéresse Jacques Copeaux et Gérard
Batbedat, fondateur de la Comédie des Champs Elysées mais celui-ci
meurt peu après.
Pendant l'été 1934, on reprend Colombe la Petite. Charlier,
réconcilié, a fait de nouveaux masques. Il vient à Onesse
à cette occasion. C'est un demi-échec.
Claude a formé le projet d'ouvrir dans sa propriété une
école d'art dramatique, un centre artistique, avec des élèves
pensionnaires, où on enseignerait la composition, la musique instrumentale,
la danse, la pantomime, le chant et la diction. La famille Duboscq s'installerait
dans une maisonnette proche. Ce n'est pas irréalisable : il a une salle
de musique, un grand orgue, un capital de livres, d'instruments, et de partitions
; il a déjà, outre ses paysans, une élève sérieuse
à Pau. Un Américain, catholique d'origine irlandaise, O'Brian,
est enthousiasmé et le suit à Onesse. Claude fait les travaux
nécessaires à la transformation du Bourdon en cette école
pour laquelle il a trouvé une directrice en la personne d'une amie fidèle
: Marie-Antoinette Serrat. L'école, bien gérée, aurait
peut-être pu devenir rentable… On représente la première
journée de Bacchus. Ce sera la dernière représentation
au Bourdon.
1935 - 1938 : Les années noires.
Ces paroles du Divertissement sacré : "Si nous recevons les
bienfaits de la main du Seigneur pourquoi n'en recevrions-nous pas aussi les
maux?" étaient-elles prémonitoires ?
Consacrer son argent à la louange divine par l'art chrétien était
sa manière de pratiquer la pauvreté évangélique
par le dépouillement et l'esprit de partage. Mais la partie bordelaise
de sa famille ne l'entendait pas de cette oreille. Restée sur la réserve
du vivant d'Antoine, elle considère Claude comme atteint de "délire
mystique" et lui reproche de "prostituer" ses talents pour cultiver,
sur des planches rustiques, un théâtre idéaliste auquel
elle ne comprend rien. Elle voit dans cette école une menace de scandale
et de déchéance sociale à éviter à tout prix
(quelles fréquentations !!) Ses oncles sont des hommes d'affaires qui
jugent folles et excessives les dépenses destinées au théâtre
et veulent "protéger" les intérêts futurs des
enfants et de leur mère, qui risquaient, disaient-ils, de se trouver
un jour sur la paille."
Or Claude n'est pas en bonne santé. Les séquelles d'une pleurésie
l'obligent à des séjours annuels en altitude ; il a du diabète,
et de temps en temps des crises de névrite dans les jambes qui l'immobilisent.
Son état s'aggrave soudain sous un choc émotionnel. Au début
de l'année 1935, il reçoit, par huissier, sans avertissement préalable,
un ordre à comparaître devant la Justice de Paix de son canton,
sous le chef d'accusation "d'avoir dépassé ses revenus dans
une mesure mettant en danger l'existence matérielle de ses enfants."
Le papier arrive alors qu'il est alité pour une amygdalite. Elle prend
soudain l'allure d'un étouffement qui pendant deux semaines résiste
à toute médication. En fait, malgré ses largesses et ses
imprudences, il n'a jamais entamé son capital. C'est pourquoi il estime
l'opération parfaitement injuste. Sa femme fournit des documents au vu
desquels le tribunal conclut qu'il "n'a pas dépassé ses revenus,
mais se comporte de façon à y être rapidement contraint",
et le dote d'un "conseil judiciaire." CD va deux fois en appel pour
faire annuler la sentence, mais en vain. Ses oncles ont des relations ! Désormais
lui et sa femme sont à leur merci : ils débloquent les sommes
qu'ils veulent quand ils veulent, pour ce qu'ils estiment nécessaire.
Claude souffre de ne plus pouvoir héberger ni aider Polissadiv qui retombe
dans sa "misère noire" et meurt de malnutrition peu de temps
après lui.
À l'automne 1935, pour le distraire de ses malheurs, Henri Charlier,
Jane Bathori et sa femme lui organisent une tournée de concerts en Belgique
qui remportent un grand succès à Bruxelles, Anvers, Malines, Louvain.
Mais pendant l'hiver 35-36, les oncles tentent de lui couper les vivres, et
influencent sa femme pour la séparer de lui. Elle se rapproche de sa
propre famille en s'installant avec ses enfants à Paris, tandis que Claude,
pour échapper aux créanciers, se réfugie à l'abbaye
de Clervaux au Luxembourg, grâce à ses amitiés bénédictines.
Comble de détresse, en 1937, la petite dernière, Francine-Marie
(2 ans), meurt à Lourdes, d'un cancer. Fin 1937, Claude, déprimé,
va à Pau voir son oncle Camille qui le reçoit, puis le fait passer
pour fou, et interner à l'hospice St Luc où il est fort mal. Il
se croit damné ; le personnel se moque grossièrement de lui, lui
montre la chaudière de l'établissement comme la gueule de l'Enfer
! Sa femme se hâte de l'en retirer et l'amène à Paris. Il
est soigné dans une clinique à Sceaux et écrit ses dernières
mélodies. Il va passer une partie du carême au Mesnil Saint Loup
chez Charlier, semble aller mieux, passe les fêtes de Pâques, avec
sa femme et ses enfants et meurt à 41 ans le 2 mai 1938.
Jane Bathori, qui vécut jusqu'en 1970, organisa après
sa mort un concert radiophonique de ses oeuvres, et fut longtemps la présidente
de la Société du Bourdon, association des amis de Claude
Duboscq qui a actuellement son siège 1 rue Pierre Semard 75009
Paris
Tél. 01 42 81 57 34
Elle diffuse parmi ses adhérents un disque hors commerce intitulé
Petites heures mystiques, orgue et soprano, qui est une anthologie
de divers compositeurs parmi lesquels Claude Duboscq.
La seule étude sur l’homme et l’œuvre consacrée
à Claude Duboscq qui ait été éditée est le
n° 131 (janvier 1982) de la revue Zodiaque .