Quand le Bestiaire parait, le 15 mars 1911, Apollinaire
a 31 ans. Il a déjà publié deux ouvrages en prose et, dans
diverses revues, des poèmes dont les meilleurs seront regroupés
dans Alcools en 1913.
Il est dans une période heureuse et féconde de sa vie. Il est
l'amant de Marie Laurencin dont il a fait la connaissance en 1907 chez un marchand
d'estampes. Il fréquente tous les peintres de la nouvelle vague post
impressionniste, Derain, Vlaminck, Dufy, Braque et Picasso (qui sera son témoin
à son mariage en 1918). Le douanier Rousseau a fait son portrait en compagnie
de Marie sous le titre La muse inspirant le poète. Il s'est
déjà fait une réputation appréciable de critique
d'art et d'écrivain et voici comment se présente l'édition
originale de l'œuvre dans la bibliographie du poète :
“Le bestiaire ou Cortège d'Orphée, illustré de gravures sur bois par Raoul Dufy, Paris, Delplanche éditeur d'art, achevé d'imprimer le 15 mars MCMXI sur les presses à bras de l'Imprimerie Gauthier Villard, Grand in 4°, non paginé, couverture muette en parchemin naturel, faux-titre en noir, titre intérieur en rouge et noir, vignette sur bois (marque de l'éditeur), tirage limité à 120 exemplaires numérotés à la presse : 29 sur japon impérial numérotés 1 à 29, 91 sur hollande numérotés 30 à 121. Tous les exemplaires sont signés par l'auteur et l'illustrateur, et les exemplaires souscrits imprimés au nom du souscripteur.”
En fait il n'y eut que 20 souscripteurs. L'éditeur ne
vendit pas plus de cinquante exemplaires et fut obligé de solder le reste
de ce livre d'art très coûteux qui vaut aujourd'hui des fortunes
et qui fut réédité et tiré à 1250 exemplaires
sous une forme beaucoup plus modeste dans une édition datée de
1919 mais dont le tirage fut terminé le 25 décembre 1918. C'est
un exemplaire de cette réédition qui fut immédiatement
envoyé par son amie Adrienne Monnier, célèbre libraire
de la rue de l'Odéon, au soldat Francis Poulenc, alors sous les drapeaux
à Pont sur Seine. Le Bestiaire, avec les bois de Dufy, lui offrait
l'occasion de réaliser l'union de la poésie, des arts plastiques
et de la musique souvent préconisée par Apollinaire. Il apprit
immédiatement plusieurs quatrains par cœur, et, n'ayant rien à
faire de militaire, sur le vieux piano d'une maison provinciale, en mit douze
en musique. Par la suite, sur le conseil de Georges Auric, il n'en conserva
que six.
Ces brèves mélodies sont données en public le 8 juin 1919,
lors d'une séance consacrée aux œuvres d’Apollinaire,
organisée au bénéfice de sa veuve par le marchand de tableaux
Léonce Rosemberg. Elles avaient été déjà
chantées en privé, en première audition, par Suzanne Peignot
accompagné au piano par le compositeur lui-même, chez une certaine
madame Vignon, qui habitait avenue de Latour Maubourg. Leur composition remonte
donc, vraisemblablement au premier trimestre 1919. Encouragé par un certain
succès, Francis les envoie à Manuel de Falla qui, le 4 septembre
1920 l'en remercie en ces termes : “Je les aime tellement que je les ai
trissés à la première lecture, ce qui ne m’arrive
pas souvent, vous pouvez me croire.”
Né en 1899, Poulenc est alors un tout jeune homme qui
débute dans la carrière de compositeur. Dans une correspondance
de 1917 qui a été conservée, on le voit chercher un maître,
se lier avec Satie, beaucoup plus âgé que lui, envisager d’entrer
sinon au Conservatoire de Paris, du moins à la Schola Cantorum, demander
à Ricardo Viñes une lettre de recommandation pour Ravel ou Gedalge.
On sait qu'il a rencontré une fois Apollinaire le 28 avril 1918, chez
une jeune chanteuse qui devait épouser plus tard Jean Hugo, Valentine
Gross, qui recevait aussi ce jour-là Strawinsky. À cette époque,
le poète semble remis de la blessure de guerre à la tête
reçue le 17 mars 1916, mais il reste fragilisé et succombera à
la "grippe espagnole" six mois plus tard.
Entre la personnalité de Poulenc et celle d'Apollinaire, l'accord semble
avoir été immédiat. Beaucoup plus tard, en 1939, alors
qu'il travaille aux Mamelles de Tirésias, opéra bouffe
inspiré d'une comédie d'Apollinaire, il écrit à
Sauguet : “Vous savez que rien, chez Apollinaire, ne m’embarrasse”.
C'était déjà vrai sans doute vingt ans auparavant, et tout
au long de sa carrière, Poulenc à plusieurs reprises mit en musique
nombre de ses poèmes. Il faudrait tout un récital et une bonne
voix masculine pour les faire entendre dans leur entier !
Du musicien, retournons au poète. Son Bestiaire se compose de
trente petites pièces pleines de fantaisie, pour la plupart des quatrains
inspirés, dans leur forme ramassée et énigmatique, par
les bestiaires du Moyen Age. Apollinaire le fait suivre de quelques notes où
il le qualifie de "divertissement poétique".
N'y a-t-il rien à y chercher au-delà du "divertissement"
?
Plusieurs indices nous incitent à penser que ces petits poèmes
sont à secrets et qu'il faut les décrypter.
Premier indice : le Bestiaire a été pendant plusieurs années
"sur le métier" . La première idée, semble remonter
à 1906, et lui avoir été donnée par des gravures
d'animaux auxquelles se livrait alors son ami Picasso. Le 15 juin 1908, la revue
la Phalange publie18 quatrains sous le titre de La marchande des
quatre saisons ou le Bestiaire Mondain. C'est la première
ébauche de ce qui aura pour titre définitif, en 1911, Le Bestiaire
ou cortège d'Orphée.
Deuxième indice : le sous-titre où apparaît le poète
mythique de la Grèce, celui dont la lyre entraînait tous les animaux,
autrement dit les forces de la nature, et résonnait jusque chez les morts.
Troisième indice : la dédicace à Élémir Bourges,
écrivain aujourd'hui bien oublié, avec qui Apollinaire voisinait
à Auteuil et à la Bibliothèque Nationale, qui l'avait pris
en sympathie, l'avait introduit chez l'éditeur Stock et avait soutenu
sa candidature au prix Goncourt en 1910 pour son recueil de contes L'hérésiarque
et Cie – en vain malheureusement pour Guillaume à qui le jury
préféra De goupil à Margot de Louis Pergaud. Cet
Élémir, qui servit de modèle au des Esseintes de Huysmans,
n'était pas n'importe qui : mélomane, grand admirateur de Wagner,
esthète et intellectuel, philosophe, il distillait, comme poussé
par une nécessité intérieure, ses rares œuvres : trois
romans et un drame, La nef, vastes fresques symboliques avec des emprunts
aux tragiques grecs, à Dante, aux auteurs élisabéthains.
Ce n'était pas précisément le genre d'homme à qui
on se serait permis de dédier une simple petite plaisanterie.
Quatrième indice : l'édition extraordinairement luxueuse qu'accepta
d'en donner l'éditeur Delplanche sur les instances de Raoul Dufy.
Cinquième indice : l'opinion de Marie Laurencin que nous gardons pour
la fin.
Apollinaire est un poète lyrique. Or, les thèmes de la poésie
lyrique, infiniment variés à travers les siècles par ceux
qui s'y sont essayés ne sont pas en nombre infini. Gageons que nous allons
retrouver quelques-uns de ces lieux communs, sous une forme énigmatique,
dans les six pièces sélectionnées par Poulenc
L'insatisfaction : Le
poète est un homme de désir. Il n'est pas installé dans
une existence prospère. Il lui manque toujours ce qu'il faudrait pour
atteindre un but inaccessible, à l'inverse de cet important personnage,
jadis infant de Portugal, dont il nous apprend dans ses notes qu'il a trouvé
le nom et l'histoire dans une de ces vieilles chroniques dont, grand lecteur,
il était si friand :
Avec ses quatre dromadaires
Don Pedro d'Alfaroubeira
Courut le monde et l'admira.
Il fit ce que je voudrais faire
Si j'avais quatre dromadaires.
Guillaume n'a pas, il n'aura jamais ses quatre dromadaires.
Dix mesures de piano rythment la marche solennelle et pesante des dromadaires
et introduisent la mélodie nostalgique des trois premiers vers. Suivent
encore sept mesures de piano au même rythme évocateur et lancinant.
La conclusion du poème reprend le thème de la mélopée
initiale. Les quatre mesures qui achèvent la mélodie ne sont pas
sans rappeler le sourire de Satie.
L'amour est la première
raison de vivre du poète. Il est présenté sous une forme
précieuse par la chèvre du Thibet. Deux enjambements
hardis soulignent l'hyperbole et l'allusion mythologique : Jason, qui courut
avec ses Argonautes jusqu'en Colchide pour conquérir la toison d'or fit
une conquête de moindre prix que la Belle adorée du poète
:
Les poils de cette chèvre et même
Ceux d'or pour qui prit tant de peine
Jason, ne valent rien au prix
Des cheveux dont je suis épris
Ici, pas d'introduction instrumentale, voix et piano évoluent dans la
douceur. Deux mesures répétitives de transition jouées
par le piano sur une formule descendante piquée de délicates appoggiatures
évoquant de sensuelles caresses, nous conduisent au terme de ce tendre
poème d'amour heureux.
L'œuvre poétique
est la deuxième raison de vivre du poète qui aspire à être
compris, à trouver qui vibre à l'unisson de ce qu'il chante. Mieux
encore il espère ainsi défier le temps. Est-ce ce qu'on appelle
la gloire ? Monumentum exegi perenne disait Horace en latin. Et Ronsard
bénissait le nom de sa bien-aimée de louange immortelle.
C'est ce que nous dit, modestement, la Sauterelle :
Voici la fine sauterelle
La nourriture de Saint Jean.
Puissent mes vers être comme elle
Le régal des meilleures gens.
Pour ceux qui ignoreraient que Saint Jean Baptiste, au désert, se nourrissait
de sauterelles et de miel sauvage, qu'ils aillent voir en Matthieu III 4. Et
pour ceux qui ne seraient pas convaincus par mon interprétation, qu'ils
lisent la dernière des notes ajoutées au Bestiaire par Apollinaire
lui-même : “ Ceux qui s'exercent à la poésie ne recherchent
et n'aiment rien autre que la perfection qui est Dieu lui-même. Et cette
divine bonté, cette suprême perfection abandonneraient ceux dont
la vie n'a eu pour but que de les découvrir et de les glorifier ? Cela
paraît impossible et, à mon sens, les poètes ont le droit
d'espérer, après leur mort, le bonheur perdurable que procure
l'entière connaissance de Dieu, c'est à dire de la sublime beauté.”
Quatre mesures, quatre vers. La voix se cantonne dans le grave au début
et s'exalte pour sa conclusion dans l'aigu et la douceur. Le piano suit le mouvement
descendant de la mélodie au départ et la répète
malgré l'envol conclusif du poème.
Le tragique fondamental de l'existence
: Oui, Guillaume est un bon vivant, un rabelaisien, un farceur. Ses amis vantent
sa bonne santé mentale et son absence totale d'inquiétude. Mais
… mais … ce n'est pas ce que disent le plus souvent ses vers. Il
est comme Le dauphin :
Dauphins, vous jouez dans la mer
Mais le flot est toujours amer.
Parfois ma joie éclate-t-elle?
La vie est encore cruelle.
Une introduction pianistique au caractère enjoué nous conduit
directement au poème. Poulenc "double" la mélodie dans
le médium du piano renforçant le caractère populaire du
morceau. La conclusion du piano reprend l'élément initial avec
une dissonance provocatrice.
Que croire ? Guillaume,
élevé dans des collèges catholiques, a eu une enfance très
pieuse, suivie d'une adolescence violemment anti-chrétienne. En cette
année 1911, il ne sait pas trop si le Dieu protecteur des poètes
dont il est question ci-dessus et auquel il semble croire alors, est celui des
chrétiens. Il se complait dans ce doute qui penche plutôt dans
le sens de la négation. Il s'éloigne à reculons de sa croyance
ancienne en la contemplant encore, de plus en plus loin, marchant comme L'écrevisse
Incertitude, ô mes délices
Vous et moi, nous nous en allons
Comme s'en vont les écrevisses,
À reculons, à reculons.
Deux mesures d'introduction aux accords troubles d'une tonalité incertaine
nous conduisent à la mélodie. Ses contours désabusés
nous rappellent celle des "dromadaires". Poulenc avant de conclure
fait par deux fois glisser la voix du médium au grave pour y remonter
aussitôt, comme pour se tourner vers une lueur d'espérance.
Le temps qui passe :
La réaction usuelle est de trouver la vie trop brève : O temps,
suspends ton vol ! s'écrie Lamartine. Apollinaire, tout au contraire,
médite sur le temps trop long, le temps interminable qui, il l'ignorait
alors, lui aura été épargné bien contre son gré,
à lui qui, pendant sa dernière maladie, suppliait le médecin
: "Sauvez-moi, docteur, je veux vivre, j'ai tant de choses à faire
! " Au rebours, la crainte d'une longue et lente vieillesse apparaît
dans La carpe :
Dans vos viviers, dans vos étangs,
Carpes, que vous vivez longtemps!
Est-ce que la mort vous oublie,
Poissons de la mélancolie.
Le piano se métamorphose ici en horloge de l'éternité :
un glas lointain s'égrène tout le long du morceau sur une marche
aux accords chaotiques, tantôt mélancoliques tantôt chargés
d'espérance. La voix murmure le poème, elle s'interrompt après
chaque vers comme pour en alourdir le sens. À la fin, un saut d'octave
sur le mot mélancolie peut envisager une éclaircie dans
cet univers d'ennui, mais la dernière syllabe retombe sur la note finale
et s'anéantit dans les vibrations des harmoniques (en mineur) du piano.
Il est intéressant de souligner que vingt années plus tard, Poulenc s'étonnait d'avoir été déjà tellement lui-même dans ce petit cycle et il ajoutait "Chanter le Bestiaire avec ironie est un contresens complet. C'est ne rien comprendre à la poésie d'Apollinaire et à ma musique."
Apollinaire, qui a peut-être entendu, en janvier 1918,
les mélodies écrites par Honegger sur quelques-uns de ses poèmes,
n'a jamais entendu celles de Poulenc. Mais Marie Laurencin, qui avait partagé
sa vie pendant quatre ans, fredonnait le Bestiaire tout en peignant
des décors pour le ballet de Poulenc intitulé les Biches.
Elle avait, malgré la rupture, si peu oublié son ancien amant
qu'elle voulut, à sa mort, en 1956, être enterrée en blanc,
une rose à la main, avec les lettres d'Apollinaire sur son cœur.
En septembre 1921, à l'âge de 36 ans, voici ce qu'elle écrit
au musicien de 22 ans : “ Mon petit garçon, Vais-je t’étonner,
cette lettre est d’une admiratrice. Depuis mon retour, je chantonne comme
je peux ton Bestiaire, et tu ne peux pas savoir, Francis Poulenc, comme
tu as pu rendre la nostalgie et la mélopée de ces admirables quatrains.
Et ce qui me cause presque de l’émotion, on dirait la voix de Guillaume
Apollinaire quand il récitait ces vers. Travaille et sois bien sage.
Ton aînée et ton amie. Marie Laurencin. ”