LE GRAPIAU

Sous sa forme la plus simple, c’est une grosse crêpe, faite de pomme de terre râpée, salée, poivrée, additionnée d’œuf battu, et d’un peu de farine pour absorber l’excédent d’humidité. Cuite dans une poêle bien graissée, quelques minutes de chaque côté, elle devient une belle galette dorée qui constitue déjà une honnête et substantielle nourriture.

Mais il est d’usage d’ajouter au mélange du fromage râpé, et il n’est pas interdit de l’enrichir de tout ce que ma tante Joséphine hachait dans sa GRAULOTTE : ail, ognons, persil, lardons … Cette graulotte était une sorte de saladier rond, en bois épais, assez grand, accompagné d’un couperet arrondi, bien aiguisé et bien emmanché, qui épousait exactement la forme du récipient. Quelques coups rapides de ce couperet réduisaient en menus morceaux tout le contenu, sans aucun recours à l’électricité.

L’étymologie du grapiau est claire c’est un dérivé de crêpe formé avec le suffixe issu du latin -ellu, représenté par –eau en français. Si ce mot existait en français standard, on dirait un crêpeau. Dans le parler régional du Morvan, au contact d’un –r- fortement roulé, deux phonèmes ont subi des évolutions bien répertoriées par les phonéticiens : ouverture de –è- en –a- et sonorisation du -k- initial.

Mais la graulotte d’où nous vient-elle ? Voilà un mot qui est resté très mystérieux pour moi jusqu’au jour où je l’ai déniché dans la colonne 2 de la page 1293 du tome II du Französisches Etymologisches Wörterbuch de Walter von Wartburg sous l’étymon cratis (encore une sonorisaton de k- devant –r-) qui aurait développé en latin vulgaire un dérivé adjectival *cratalis. Cratis désigne en latin classique toutes sortes d’objets tressés, claies ou corbeilles, et, après tout, une corbeille et un saladier peuvent avoir la même forme arrondie. On a donc pu parler d’un *vas cratale “récipient en forme de corbeille” qui serait l’étymon – ô merveille ! – du mot GRAAL ! Qu’un –a- très postérieur se confonde avec un -o-, c’est chose courante et le Trésor de la Langue Française nous apprend qu’un article de Mario Roques (un savant qui était très vieux lorsque toute jeune, j’ai suivi ses derniers cours) a démontré que le graal est “une réalité domestique et rurale”. Les auteurs de la Quête du Graal ont donc utilisé un mot de la langue courante, tout à fait simple, pour désigner le récipient exceptionnel où a coulé le sang du Christ, avant qu’il ne fasse couler des flots d’encre !

Je donnerais cher pour récupérer la graulotte de la tante Fifine si elle existait encore ! Quelle joie de découvrir que, ornée d’un suffixe diminutif sans prétention, elle était en somme un “petit graal.”.